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De la Singification des Esprits

Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. C’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs […] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d’or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier, il devient fou. Il devient fou. C’est comme ça.

Jacques Chirac, Discours d’Orléans, 1991

Le passeur de la technique dans la vie politique française c’est évidemment Jean-Marie Le Pen. Dès les années 1980, celui-ci est décrit comme « le Reagan Français ». Forcément, Le Pen est ultra-libéral à l’époque, dans la lignée de la « philosophie économique » d’un Milton Friedman, trait qu’il partage avec Margaret Thatcher et donc Reagan. Mais là où Le Pen innove dans son racisme politique – le Parti républicain de l’époque était encore pro-immigration ! -, c’est que ce ne sont pas les minorités historiques existantes en France qui sont ses cibles (quoique…), son racisme, il va d’abord le normaliser avec ses discours sur l’immigration. Petit best-of des jeunes années du Grand Borgne, on ne peut résister :

L’immigration est comme une voie d’eau qui envahit le navire et l’alourdit avant de le faire couler.

Le Pen, discours prononcé à Marseille le 4 Avril 1987

Un peuple qui cède devant l’invasion étrangère ne survit pas longtemps.

Le Pen, discours prononcé le 10 Janvier 1988 lors de la convention du FN

Les femmes maghrébines sont en rut, enfin en action, c’est la même chose.

Jean-Marie Le Pen, discours du 8 juin 1984

Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop.

Affiche du Front National pour les élections législatives de mars 1978

Ce monsieur [NDA Guy Konopnicki, journaliste de gauche français d’origine juive], vous vous en doutez, n’est pas un descendant des Gallo-Romains ni des Francs, nos ancêtres” [il plaide pour] “un pays multiracial et multireligieux”, [ce] “raz de marée destructeur” [cette] “submersion étrangère” [qui] “engloutit les Français de souche”.

Bulletin du Front National appelant à manifester le 8 mai 1983

Ce qui est frappant, c’est combien nombre de ces formulations sont devenues aujourd’hui monnaie-courante dans le discours politique français. On connaît le reste, “ledétail”, “Durafour-crématoire”, “Yaka miam-miam”, “je crois en l’inégalité des races”, une obsession pour les noirs et la natation, et les noirs et le football… Le Pen est sans aucun doute un raciste, à tous les niveaux, mais il n’a jamais prononcé “nègre”, ou “youpin”, ou “bicot”. Je ne suis même pas sûr qu’il ait déjà dit “singe”. En tout cas, publiquement. La méthode est là.

Mais j’aimerais retenir une idée :

“Ce n’est pas le Front National qui crée le racisme, c’est l’immigration.”

Jean-Marie le Pen, Le Monde, 11 Février 1983

Cette dernière assertion, que ce sont les immigrés qui provoquent le racisme, qu’en plus d’être coupable d‘être immigré, l’immigré est aussi responsable du racisme que provoque sa présence est tout simplement formidable. Les Français qui votent FN sont racistes malgré eux, de tout leur être. C’est peut-être la formulation la plus anodine d’un FN en pleine ascension mais ce sera celle qui sera reprise par la droite parlementaire. 

Charles Pasqua est notamment celui qui la normalise dans le camp de la droite parlementaire de l’époque (RPR, UDF), d’abord en tant que ministre de l’Intérieur sous Chirac où il est l’architecte d’un premier durcissement de la politique d’immigration et de l’accès aux droits et à la citoyenneté des immigrés. Mais aussi par une augmentation de le répression et de la violence policière lors des manifestations contre la loi Devaquet. Malik Oussekine est battu à mort par des policiers dans un hall d’immeuble. Pasqua dira que, quelque part, c’est un peu la faute de sa famille de l’avoir laissé sortir.

Malik Oussekine était un citoyen français.

Ce balancement tout à droite devient une norme politique avec le Discours d’Orléans de Jacques Chirac le 19 Juin 1991. Réunis dans un dîner-débat avec 1300 militants et sympathisants, Jacques Chirac, qui représentait une forme de gaullisme humaniste (même si #chlordécone), lui qui était l’instaurateur de la loi sur le regroupement familial en 1976 alors qu’il était Premier ministre. Qui, en 1987, lors d’une visite aux Antilles, se déclarait partisan d’une France qu’il décrivait comme “pluraliste et multiraciale” part dans une longue description odorante des conditions de vies des immigrés, assimilés tout d’un bloc avec les citoyens non-blancs. 

“Musulmans et Noirs”, c’est leur culte ou leur race qui rend leur assimilation difficile. Ils sont polygames, leurs femmes sont des poules reproductives, ils sont des sangsues pour le système social français et, bien entendu, ils sont fainéants. Et comme cela ne suffit pas, ils sont bruyants et ils puent !

Tout cela pour conclure que le racisme, ce n’est pas la faute du “travailleur français”, mais bien la faute des immigrés ou des citoyens de couleurs. Simone Veil commentera cet événement en disant que c’est un “dérapage de Jacques Chirac” mais que ce dernier “n’est pas raciste”. Normal, voyez-vous, Jacques Chirac n’a pas dit “bicot” ou nègre”. Chirac lui-même revendique d’avoir “exprimé tout haut ce que beaucoup pensent tout bas”.

La boucle était bouclée. Bien entendu, face à cette rapide dérive raciste et xénophobe de la droite parlementaire française, la gauche elle, a su garder le cap, être le roc imperturbable face à la tempête, le phare humaniste face à la chienlit… Ha ?

Le Singe est une série
Premier épisode ici
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La conclusion ici !