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Cette volonté des élites qui se pincent le nez, qui sont comme les singes qui n’écoutent personne [coupe] j’sais pas on a encore le droit de dire « singe » parce que [rit] on n’a plus le droit de dire Les dix p’tits … ? [coupe] On dit quoi ? Les dix p’tits soldats maintenant ? C’est ça ? [rit] Elle progresse la société hein ! [sourit et dodeline de la tête].”

Nicolas Sarkozy, « Quotidien », 10 Septembre 2020

Nicolas Sarkozy est de retour. Et il parle pour le peuple. Contre les élites qui n’écoutent personne. Oui, lui, Nicolas Sarkozy, le fils d’aristocrate, l’avocat d’affaire, le maire de Neuilly (dix-neuf ans), l’ex-ministre (quatre fois), l’ex-président de la République (une fois), membre du conseil d’administration des groupes Accor (hôtellerie), Lucien Barrière (casino) et Lagardère (médias). Ce Nicolas Sarkozy là.

Il faut le voir, dans cette interview donnée au « Quotidien » de Yann Barthès, changer de manière de parler pour faire « petit peuple », les mots sont mangés, ils les cherchent, ils lui manquent même. Surtout un : le mot « nègre ». Nègre. Il l’intime, mais ne le dit pas. Il n’est pas sûr exactement des détails de cette polémique, mais, clairement, il y a un problème. On ne peut plus dire « Nègre ». Il vérifie donc si on peut dire « singe ». Pur hasard, on ne sait jamais jusqu’où va cette folie du politiquement correct.

Sarkozy fait référence à la polémique autour du changement récent de titre du roman Dix petits nègres d’Agatha Christie en Ils étaient dix. Polémique purement française, le titre du roman publié en 1939, ayant été changé depuis 1940 aux États-Unis, 1944 en Allemagne (Hitler était au pouvoir !), 1946 en Italie, et 1980 au Royaume-Uni. Il a fallu quarante ans à la France et l’éditeur français d’Agatha Christie pour rejoindre le concert des nations civilisées. Sous pression de l’héritier de l’auteure, qui elle-même avait validé ces changements successifs d’un titre raciste qu’elle n’avait pas choisi. Que cela fasse polémique en France, en 2020, en plein émoi mondial sur les violences et les inégalités raciales, en dit beaucoup sur notre société qui s’accroche à son racisme, même le plus mesquin.

Mais ceci n’est pas une polémique autour des affects de langage et des mascarades de l’ancien Président, du choix des mots, ou du « politiquement correct », mais d’une généalogie française de l’utilisation politique d’un langage raciste afin de mobiliser l’électorat sensible à ce type de discours. Un langage raciste certes, mais codé, plein d’implicites, utilisé par des hommes et femmes politiques sensés être toujours républicains, égalitaires, fraternels, mais qui n’en pensent pas moins et ne peuvent résister à faire appel à nos instincts les plus laids et les plus lâches. Une explication.

Le sifflet à chien

Tu commences en 1954 par dire “Nègre, nègre, nègre.” En 1968, tu ne peux plus dire “nègre”, c’est contre-productif politiquement (NDLA après le Mouvement des Droits Civiques). Tu provoques un retour de flamme. Donc tu dis des choses comme busing, Droits des Etats, et tout ça. Tu deviens tellement abstrait maintenant, que tu parles de réduire les impôts, et toutes ces choses dont tu parles sont purement économiques et le résultat adjacent de ces politiques c’est que les noirs souffrent plus que les blancs. Et peut-être qu’inconsciemment, c’est ce que les gens ressentent. Je ne dis pas ça (NDLA il vient de le dire ). Ce que je dis c’est que si ça devient aussi abstrait, aussi codé, on se débarrasse du problème racial d’une manière ou d’une autre. Tu vois ce que je veux dire ? Parce que manifestement être là à pérorer “on veut réduire les impôts et on veut couper cela” c’est beaucoup plus abstrait que cette histoire de busing, et vachement plus abstrait que de dire “Nègre nègre ». Donc, quelque soit l’angle, la question de race est implicite.”

Lee Atwater, 1981

La citation mise en exergue est celle de Lee Atwater, conseiller des campagnes présidentielles de Ronald Reagan, stratégiste politique et ancien président du Parti Républicain aux États-Unis. Elle a été confiée anonymement à un chercheur en sciences sociales dans le cadre d’une étude sur le succès éléctoral dans le Sud des États-Unis de Ronald Reagan. Reagan est celui qui va perfectionner la « Stratégie sudiste » de Richard Nixon.

Après la Guerre civile américaine au 19e siècle, le Parti républicain est vu comme le parti du Nord victorieux et le Parti démocrate comme celui du Sud, un Sud blanc, « injustement bafoué » à cause de son racisme et du fait qu’il a été le moteur d’une guerre civile pour « défendre l’Institution de l’esclavage ». Le 20e siècle verra une revalorisation des symboles sudistes et un effacement des vrais causes de la Guerre civile dans le discours public et l’histoire officielle pour mettre en avant l’héroisme du Sud (Lost Cause) et des questions pseudo-constitutionnelles comme le Droit des États (States Rights).

Officiellement, le Sud n’était plus raciste ou esclavagiste, il voulait juste défendre son « mode de vie » et l’autonomie des États membres de la nation américaine. Ce blanchiment des causes et des mots seront les chevaux de batailles du Parti démocrate et la justification de la politique ségrégationniste américaine.

Puis le mouvement afro-américain des droits civiques est arrivé dans les années 1950 et 1960 avec un impact tel que deux présidents démocrates successifs, John Kennedy et Lyndon B. Johnson, feront des réformes constitutionnelles conséquentes mettant fin à l’ère de la ségrégation politique officielle aux États-Unis.

Problème, une partie conséquente de leur parti, notamment dans le Sud, votaient pour les démocrates parce qu’ils soutenaient ce statut quo. Ces élus et ces voix font donc sécession. Comme une habitude… Tout cela donnera naissance à la Stratégie sudiste (Southern Strategy) du Parti républicain qui, afin de récupérer les votes des démocrates blancs du Sud déçus des politiques raciales progressistes de Kennedy et de Johnson, fera changer le Grand Old Party de bord et transformera le parti de Lincoln en parti du Sud raciste.

Richard Nixon sort victorieux de sa première campagne présidentielle en 1968 grâce à la stratégie du « dog whistle » – le sifflet à chien que l’on utilise pour rameuter les chiens lors de la chasse à courre – soit l’utilisation d’un langage codé qui a une signification neutre pour le grand public mais qui a une résonance spécifique pour certains groupes. Ici, le « Droit des États » et « la loi et l’ordre ». C’est ainsi que s’opère le changement de paradigme entre le Parti républicain devenu conservateur, et un Parti démocrate qui deviendra le parti d’Obama. Il se forme ainsi un premier lexique de la bullshit raciste non-condamnable.

Ronald Reagan va en faire une encyclopédie. Par exemple, en 1980, Ronald Reagan lance sa campagne officielle dans un petit comté du Mississippi, le comté de Neshoba. Le Mississippi est un état du Sud profond, profondément raciste : le drapeau confédéré y flottait (jusqu’en juillet de cette année 2020) sur toutes les institutions, les assemblées, les tribunaux, dans les universités, dans les rues, à l’arrière des voitures, dans les jardins des maisons… Neshoba, de son côté, est célèbre pour une chose et une seule : le lynchage de trois volontaires du mouvement afro-américain des droits civiques par le Klu Klux Klan en 1964. On en a fait un film : Mississipi Burning. Que dira Reagan devant dix mille fans scandant son nom ?

« I believe in states rights ». Je crois aux Droits des États.

Vous avez compris comment le sifflet à chien marche ? Revenons à notre Mère-patrie.

Le Singe est une série.
La suite c’est ici !
Troisième partie ici !
La Conclusion ici.

  1. Merci. Mais j ai vu passer la polémique que Sarkozy veut faire vivre en s’y accrochant. A la fin le considérer comme ce que c est soit un spasme négligeable et ne pas relever est sans doute ce qui est préférable car le but recherché de cette sortie est de faire de quelquechose de normal ( le changement de titre) quelquechose de polémique et pour faire le buzz en remettre une couche avec singe pour intensifier le buzz Ca ne mérite selon moi pas une série en 4 épisodes qui tombe dans le piège du buzz qui transforme le coupable en victime
    Tout au plus , loin de toute indignation je note le désarroi dun individu dont l identité vacille et ne sait plus comment penser un monde ni comment s exprimer en dehors du mot négre ou singe, et qui veut se rassurer et se rassurer en appelant t le plus grand nombre à partager ce désarroi et tenter une reprise de pouvoir symbolique. Mais ce ne mérite pas 4 épisodes dune réflexion soignée

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