Christ
Le deuxième ballotage a eu lieu au moment de sa retraite en 2001. Son successeur, l’urbaniste quadragénaire Serge Letchimy fait face à la machine politique Alfred Marie-Jeanne. Maire de Rivière-Pilote, une ville du sud de la Martinique, depuis 1971, député du Sud depuis 1997, président du conseil régional de la Martinique depuis 1998, celui-ci décide de monter prendre Foyal, pour bien montrer tout le poids politique qu’a pris son parti, le Mouvement Indépendantiste Martiniquais (MIM) et ses alliés dans la politique martiniquaise.
Cette élection de 2001, avec ses dix candidats, voit Letchimy mis en ballotage. Mais c’est un chiffre un peu en trompe-l’oeil. Au premier tour, il compte presque le double des voix d’Alfred Marie-Jeanne, qui est second. 15 355 contre 8 214. Il est élu largement au second tour. Césaire, peut-être de manière apocryphe, dira que “le fruit est mûr”.
Serge Letchimy est un peu l’incarnation faite homme du projet politique césairien. Enfant des quartiers pauvres de la ville (Trénelle-Citron), ces quartiers à l’habitat précaire aujourd’hui solidifiés qui s’accrochent aux mornes de Foyal, fils de charbonnière devenue technicienne de surface, il devient, grâce aux politiques publiques de la ville en termes d’infrastructures publiques et d’accès à l’éducation, un docteur en géographie et en urbanisme à la Sorbonne. Son doctorat est financé en partie par la ville elle-même.
Haut, hâbleur, charismatique dans tous les contextes sociaux, Letchimy n’est pas juste un cadre, passé par toutes les étapes du parti et de la Mairie, choisi pour son apparence. Il est déjà auréolé de son mythe personnel. Urbaniste à la ville, il met en place le projet de réhabilitation du quartier Texaco inspiré de son travail de doctorat autour du concept de “La mangrove urbaine”. Impliqué dans le projet, notamment pour écrire et conserver la mémoire orale des habitants du quartier, le jeune écrivain Patrick Chamoiseau en fait un roman : Texaco, un roman tentaculaire et polyphonique ancré du réel et de la richesse de notre imaginaire. Le roman obtient le prix Goncourt en 1992. Serge Letchimy est l’inspiration du personnage dénommé Christ par les habitants du quartier. Le fils de Dieu le Père.
Il devient ainsi une figure majeure (maire invaincu, député, président de région en 2010) de la politique martiniquaise dont l’ascension semble inarrêtable jusqu’à la défaite contre l’alliance dominée par Alfred Marie-Jeanne en 2015 à l’élection de la toute nouvelle Collectivité Territoriale de Martinique. Il gagne en 2021.
Sa première mandature, à Fort-de-France ainsi qu’à la région, est celle d’un homme qui cherche à s’entourer de ce que la Martinique peut avoir de plus brillant. De nombreux jeunes de ma génération reviennent au pays. Les choses bougent enfin ! L’homme de 2021 n’est peut-être plus le même. La défaite de 2015 fut un choc. Ceux à qui il a fait confiance ont souvent déçu. Aussi, le pouvoir change. Il abîme, Il révèle. Ses colères, parfois publiques, deviennent des choses de légendes. Il a considérablement resserré le cercle de ceux qui l’entourent. Il sait lui-même que cette campagne à la CTM de 2021 est la dernière et il commence à passer la main à ceux qui font partie de la garde rapprochée : Didier Laguerre, Johnny Hajjar…
Et puis vient le scandale : il aurait touché une retraite indue en tant que fonctionnaire de la ville. La poursuite par le Parquet national financier est d’abord qualifiée de recel, il est ensuite condamné pour concussion le 19 février 2026. Cette affaire et les difficultés conséquentes de la CTM depuis dix ans flottent comme un orage de fin de journée sur l’élection municipale de mars 2026. Serge Letchimy a fait appel. Les textes de Patrick Chamoiseau ne sont plus que les boursouflures insincères d’un homme arrivé, écœurantes de mots-sucrés.
Fort-de-France va-t-elle tomber ? est une série. La suite demain.
Césaire-Ville
Christ
Première secousse
Pour le Peuple ?
L’alliance impossible
Pour qui « la République des Quartiers » ?

