Première secousse
9 Juin 2024. Emmanuel Macron décide de dissoudre l’Assemblée et provoque des législatives anticipées. Le PPM décide de présenter Johnny Hajjar, le colistier qui a pris la place de Letchimy à l’Assemblée. Professeur de mathématiques, proche du président, cadre du parti, il a été son directeur de campagne en 2016 pour la députation et en 2021 pour la CTM. Johnny Hajjar est ce que l’on appelle un “syrien”, c’est-à-dire un membre de la communauté syro-libanaise et palestinienne qui s’est constituée en Martinique à partir des années 1920. Serge Letchimy est lui-même afro et indo-descendant. Ça peut surprendre, mais le parti de la Négritude est multiethnique.
Ce n’est peut-être plus le cas pour longtemps : la candidature d’Hajjar cause une crise interne au parti du fait de son origine ethnique. Hajjar lui-même parle d’avoir subi des insultes qu’il qualifie de racistes. Des factions du PPM font campagne silencieusement contre le parti lui-même.
La campagne est marquée par l’arrivée de la candidature de Béatrice Bellay du PS*. En deux semaines, dans une campagne bien menée avec une équipe réduite, elle dépasse au premier tour Francis Carole du Parti pour la Libération de la Martinique (PALIMA). Au second tour, ils font alliance pour enfin faire tomber le PPM. Officiellement, il n’y a pas d’alliance électorale, juste un report de voix, mais, avec le recul, il semble bien que cela en a tous les aspects. Béatrice Bellay est élue à l’Assemblée Nationale.
Depuis quelques années, Béatrice Bellay a repris en main la Fédération Socialiste de la Martinique (FSM), branche historique de toutes les formes du Parti Socialiste depuis le début du 20e siècle. La première fédération socialiste locale est fondée en 1901 par Joseph Lagrosillière. Depuis l’avènement d’Aimé Césaire, il devient une force d’appoint du PPM. Le PPM est l’allié officiel du PS national en Martinique depuis les années 1970 et le rapprochement avec Mitterrand. Anecdote : lorsque le premier ministre PS Lionel Jospin visite la Martinique en Octobre 1999, il accorde deux grandes visites à Alfred Marie-Jeanne du MIM et à Aimé Césaire du PPM. La FSM doit presque quémander une place dans l’emploi du temps.
La fédération repose beaucoup sur des municipalités conservées depuis des décennies : Trinité, la ville de mes grands-parents, une des trois sous-préfectures de la Martinique, connaît un ou une maire FSM depuis 1945. Loin de son héritage radical de ses débuts, c’est un parti de classes moyennes, plutôt assimilationnistes, depuis l’après-guerre.
La place de la FSM dans le spectre politique devient floue et se joue au gré des alliances et des majorités. Beaucoup de ses figures rejoignent directement le PPM, comme Claude Lise. En 2024, c’est un parti grisonnant, symbolisé par des figures d’hommes sans grand charisme ou portée politique au-delà de leur localité, un parti presque sans actualité.
Née en France, de parents martiniquais, diplômée en droit, Bellay vient vivre en Martinique à l’âge de vingt-quatre ans. Son héroïne politique est Angela Davis. Elle rejoint le PS a ving-trois ans. C’est une cadre territoriale qui a occupé diverses fonctions (DRH, en charge des transports) dans plusieurs collectivités. Avant Fort-de-France, elle avait fait campagne dans la première circonscription (centre-nord) au législatives de 2022, sans grand succès. Au niveau national, elle semble proche de Raphaël Glucksmann.
En ce sens, s’il est un peu difficile de la situer politiquement, son style personnel lors des débats de 2024 est une bouffée d’air frais. Le débat télévisuel avec les trois principaux candidats aux législatives de 2024 en est révélateur. Francis Carole et Johnny Hajjar sont presque habillés de la même manière, chemises monochromes bien cintrées, le col défait d’un bouton, des montres d’hommes matures qui reluisent bien grâce aux lumières des plateaux… Ce sont des hommes sérieux, mais qui ne se distinguent pas par leur capacité à susciter une étincelle d’enthousiasme. Proche des milieux féministes et LGBTQ+ via sa colistière, mais aussi du Foyal branché qui renaît depuis quelques années autour de la rue Garnier-Pagès**, Bellay est une explosion de couleurs et d’énergie dans ses réparties.
En deux semaines de campagne, peut-être que ce qui comptait le plus c’est ce que l’on fait ressentir plutôt que les programmes. Béatrice Bellay a fait liste commune avec Francis Carole pour cette municipale.
*Disclaimer : sa colistière, Nadia Chonville, est une collaboratrice de ZIST et un membre de la Fabrique décoloniale.
** La renaissance de la rue Garnier-Pagès au centre-ville de Fort-de-France, aujourd’hui connue comme « la rue colorée », est le fruit du travail de deux architectes-urbanistes, l’espagnol David Fontcuberta et le vénézuélien Rafael José Salcedo, dans une approche d’urbanisme social. Elle a consisté d’un côté en un travail de réhabilitation architecturale de plusieurs maisons de ville mais tout autant dans une approche de concertation et une forme d’organisation des habitants de la rue (vieux foyalais, immigrants, différentes classes sociales et types de propriétaires, mairie) autour d’un projet social commun. Notamment, celui de la piétonisation de la rue. Ce qui fait la popularité de cette dernière, la fresque réalisée par le Collective BOA MISTURA et une myriade de volontaires, n’est que la cerise sur le gâteau. Depuis, alors que le centre-ville de Fort-de-France était fui par la population, la rue est passé d’un projet de revalorisation partiellement réussi, à ce qui ressemble à de la gentrification accélérée. La liste Carole-Bellay y tient sa permanence. Disclaimer (bis) : David Fontcuberta et Rafael José Salcedo sont aussi mes anciens collaborateurs.
Fort-de-France va-t-elle tomber ? est une série. La suite demain.
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