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Arbre Fwomajé. Photo Zaka Toto.
Arbre Fwomajé. Engagé, texte de Gregory Pierrot. Photo Zaka Toto

Apaise-toi ma fronde de rose dynamitée, vengeance est faite:
Mon éternité est.

Lucie Thésée, “Poème”

C’est un souvenir un peu brumeux, comme ces nuages de rêve soufflés doucement au petit matin: pas vraiment parti, mais déjà plus vraiment là, tout contexte aboli contre le bleu intense du ciel. Je suis à l’école, cours primaire, et je reviens chez moi avec un exercice qui parle de couleurs, une formalité semblablement vide de sens, même du haut de mes sept ans. M’avait-on dit que j’étais brun, marron? Je ne me rappelle pas. Peut-être s’agissait-il de parler de ma peau; cela expliquerait le tremblement de terre qui s’ensuit. La formalité ne passe pas. Ma mère s’énerve, fulmine. Elle dit non. Elle dit: Tu es nègre. Elle le dit comme un défi, une revendication, une gifle tout en un, comme on jette un flambeau sur le toit de la case pour tuer l’idée que le confort est possible. Boulé kay. Ici c’est ma Moselle natale, mais sur ma peau ce sera toujours la Martinique. Il faut savoir ce que ça veut dire. Alors, je crois, elle me dit. 

Quatre décennies plus tard, je pense comprendre la brutalité de cette urgence. Quand il s’agit d’éduquer contre tout un pays, d’essayer de se rappeler même tout au fond des oubliettes, il n’y a pas de temps à perdre, pas de politesses à faire. Sans gaîté de coeur, on montre aux enfants que pour vivre ici dans le ventre de la bête, il va falloir s’armer. 

Tu es nègre, me dit-elle, et je ne sais pas ce qu’elle veut dire.

Tu apprendras, murmurent les ancêtres.  

***

Je ne partage pas l’idée selon laquelle la colonisation s’apparente à un crime contre l’humanité. Celle-ci a eu des aspects dramatiques que personne ne peut nier… Mais il est juste d’affirmer qu’il y a eu des souffrances et des erreurs des deux côtés.

Nicolas Sarkozy, interviewé par Le Point au Cap-Nègre, 5 mai 2021. 

En ce 10 mai 2015, journée de commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage, François Hollande, président de la république française, se trouvait en Guadeloupe, parmi les descendants d’esclavisés, pour l’ouverture du Mémorial ACTe Guadeloupe, premier musée français dédiée à la mémoire et aux arts des descendants d’esclavisés. Évoquant le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en Guadeloupe en 1802 et l’héroisme de ses opposants locaux, ne voilà-t-il pas que le président prend aussi les figures du soulèvement victorieux de l’île voisine : dans la bouche de Hollande, Toussaint Louverture, figure tragique de la révolution haïtienne, devient un héros français. Pourquoi pas. 

Mais Hollande va plus loin : il sait, nous dit-il, que l’indépendance haïtienne a vite été restreinte par « la rançon de l’indépendance », un tribut forçant la nouvelle nation à rembourser les anciens esclavagistes imposé par le roi Charles X, mais studieusement appliqué par tous ses successeurs à la tête du pays jusque dans les années 1940.  En faisant payer Haïti pour sa liberté, la France réussira à gagner la paix là où elle avait perdu la guerre, plombant l’économie haïtienne jusqu’à en faire une succursale pour les intérêts occidentaux, notamment français, allemands et américains. Cette dette a un montant précis qui a été recalculé récemment par des historiens et économistes. Et on ne parle là que de ce que les français auront volé après la liberté : rien sur les cent cinquante ans d’exploitation criminelle des esclavisés, un sujet qu’on aime à contourner, en France comme ailleurs. Et pourtant, Hollande se lâche : « Quand je viendrai en Haïti, j’acquitterai à mon tour la dette que nous avons. » Le président dit ça mais ne le pense pas. Il veut parler de l’esclavage en grand, dire que mettre un montant sur cette horreur serait impossible. Seulement voilà : on ne sait peut-être pas mettre un montant sur l’esclavage, mais le montant de la rançon d’Haïti, lui, est bien connu. Deux jours plus tard, en Haïti, Hollande est obligé de corriger:  « une dette morale qui existe »; la France s’en acquittera par des efforts de collaboration dans le domaine de l’éducation. Ça va.

C’était il y a presque dix ans. Depuis, ici ou ailleurs, on ne sait pas grand-chose de plus sur la dette morale du pays ou sur d’éventuelles réparations. On a droit à un argumentaire aussi rance qu’il est répété à l’envi : sommes-nous responsables du comportement de nos aïeux? Les réparations sont inacceptables parce que les acteurs directs, responsables comme victimes de l’esclavage, sont tous morts. On ne parle pas d’héritage. 

C’est en substance ce qu’a dit la juge de la Cour Suprême de l’Oklahoma Caroline Wall, chargée de prendre une décision quant à de possible réparations pour le massacre qui vit Greenwood, le vibrant quartier noir de la ville de Tulsa, rasé en 1921 par une horde de suprémistes blancs. La plainte avait été portée par Lessie Benningfield Randle, Viola Fletcher et son frère Hughes Van Ellis, témoins centenaires du massacre et forcés avec leurs familles de fuir leurs maisons incendiées. La municipalité de Tulsa s’opposait à payer, arguant que “simplement avoir une connexion à un événement historique ne donne pas de droits illimités à demander compensation de n’importe quel projet découlant de cet événement historique.” Vous imaginez un peu?

Les plaignants, dans leur réponse, se contentent du réel:  “Le classement sans suite de cette affaire démontre encore si besoin était combien en Amérique… l’héritage des préjudices raciaux, de la détresse raciale est disproportionnellement et injustement porté par les communautés noires.1 

A croire que tous les héritages ne se comptent pas en monnaie. 

Fin Septembre 2024, le Ministère de la Justice du gouvernement fédéral américain a annoncé l’ouverture d’une enquête sur l’affaire. “Nous ne nous attendons pas à trouver des coupables encore vivants qu’on pourrait poursuivre en justice dans une cour fédérale ou d’état,” déclare l’assistante procureure générale pour les droits civiques Kristen Clarke, des fois qu’on s’imagine des choses. La commission publiera juste d’ici la fin de l’année “un rapport analysant le massacre à l’aune des lois actuelles et de l’époque sur les droits civiques.” 2

C’est mieux que rien. Si entre temps Hugh Van Ellis est mort, Mesdames Fletcher et Randall, respectivement 110 et 109 ans, sont encore vivantes. Comment trouver les mots pour décrire une telle patience?

Tu apprendras, chuchotent les fantômes.

***

Koupé tèt, boulé kay. 

Jean-Jacques Dessalines, Général en chef de l’Armée Indigène, Saint-Domingue (probablement apocryphe)

On se fait à la mort, bien évidemment ; on se fait à tout. On se fait au départ d’êtres chers comme on se fait au massacre d’inconnus diffusé à longueur de journée sur internet. Ça nous touche, mais on s’y fait. Il faut bien vivre. 

Je ne crois pas à l’au-delà, mais j’accepte cette vague impression qu’il y a autre chose. Pas un dieu mais un souffle, une conspiration d’esprits, des dimensions incommensurables. Ma mère, Scholastique Germaine dite Manie, enfant de la Martinique élevée à l’église, nous aura inculqué les bases du catholicisme avant de se rendre à l’évidence que ses trois enfants étaient des mécréants. Elle s’amusait tout de même à me rappeler régulièrement que, malgré tout, je connaissais quand même pas mal la Bible. Ça voulait dire ce que ça voulait dire, bien qu’elle ne m’ait jamais dit quoi. Une chose est sûre : c’est un livre qui vous prépare à revoir les morts, d’une manière ou d’une autre. 

Il y en a d’autres: prenez la Danse macabre, best-seller médiéval avec un message très simple : grands ou petits, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, avons tous en commun que nous allons mourir. C’est un livre de chrétien alors évidemment, il rajoute : et puis un jour, on reviendra. A chaque page du livre, la Mort vient calmer une nouvelle catégorie sociale–roi, manant, professeur et étudiant–mais c’est le héraut du Jugement Dernier qui fait trembler: « Qui est cet homme sombre et morne ?/C’est un vrai charbon en noirceur,/Son cri, son visage et sa corne,/Me font presque mourir de peur ». C’est un « Maure corneur,/Plus sec et noir qu’un ramoneur » qui annonce aux trépassés qu’il est temps de se relever. Imaginez donc : un nègre jouant de la trompette à en réveiller les morts. 

Hier comme aujourd’hui, l’idée que les morts marchent ne semble pas épater grand monde. Il y a déjà une dizaine d’années, j’en avais vu une armée envahir le centre de Vancouver, titubant de ci de là, grognant, bras tendus vers je ne sais quoi, à exiger leur dose de cervelle. Plus tôt, ils avaient remonté toute la plage, terrorisant les enfants. Une fois leur marche finie, tels Keyser Söze, nos zombis s’étaient détendus les articulations et remis à marcher de vive allure. Certains attendaient leurs bus sous les abris, regardaient leurs téléphones portables, rigolaient entre eux, fumaient des cigarettes. Un autre clou dans le cercueil, comme on dit par ici. Les vivants regardaient du coin de l’œil, à faire comme si de rien n’était. Il n’y avait bien que les enfants pour remarquer, et leurs parents de secouer la tête. Non, non, non, rien à voir. Rien d’étrange. Il s’agissait là d’une Marche de zombis, un phénomène à la mode pendant un certain temps, avant que les gens ne passent à autre chose. The new black. 

A la regarder se disperser, il était difficile de ne pas constater la blancheur quasi-absolue de la foule. Je ne parle pas simplement de maquillage : l’écrasante majorité des morts-vivants étaient phénotypiquement blancs. Peut-être que l’au-delà applique la ségrégation ; peut-être les marches de zombis suivent-elles une politique de quotas raciaux. Mais à cette époque, après qu’à Ferguson, Missouri un flic ait abattu le jeune afro-américain Michael Brown et laissé son cadavre face contre asphalte au milieu de la rue pendant trois heures, la chasse au noir se rappelait à tous. Hands up Don’t shoot, qu’ils disaient ; dix ans plus tard, à la traîne de Black Lives Matter, maintenant que la flicaille piétine les campements Free Palestine campus après campus, bave aux lèvres, en attendant des ordres, on sait bien que ça ne change rien : on tire sur les noirs qu’ils aient les mains en l’air ou tendues, dans les poches ou bien en vue sur le volant. Si vous comptez envahir les rues d’une grande ville nord-américaine en toute tranquillité, mieux vaut être blanc et prétendre vouloir massacrer tous les vivants qu’être noir et prétendre être traité comme un être humain. Les marches de zombis auront réitéré une longue histoire d’appropriation, de blanchiment et de dilution, une dette qui ne se nomme pas, une ligne de crédit infinie. Prenez tout ce qui est noir et ne remboursez jamais. On connaît ; rien de nouveau sous le soleil. 

Mais tout de même. Ils pourraient faire un effort ; quitte à voler, voler grand. Les zombis ricains ont beau être de tous les films, vagues cousins germains des zombis haïtiens, celui qui fout les foies la nuit c’est le zombi martiniquais : celui des histoires de Manie, racontées sur un ton étrange, entre plaisanterie et secret. Petit, la différence m’aura troublé : ces zombis-là étaient tout à la fois loups-garous, fantômes, sorcières, ni morts ni vivants, ni humains ni esprits, des boucles inavouées sur les chaînes qui lient les hommes au mal absolu. C’est que le souffle, semble-t-il, n’est pas nécessairement bénéfique. En journée, impossible de les distinguer d’un voisin. Mais le soir, ils sortent de leur peau, littéralement ; la pendent aux branches de l’arbre du fromager comme d’autres laissent leurs vêtements pour aller se baigner, sauf qu’au sel dangereux de la mer (salez leur peau et ils ne retrouveront jamais leur apparence humaine), les zombis préfèrent les pleurs des vivants. Mémoire de l’eau, probablement. Ce sont des esprits sans corps, mais ils peuvent imiter tout corps, prendre l’apparence d’animaux, d’étrangers, de vieux amis.  Ces zombis-là sont toujours parmi nous, une cinquième colonne venue d’Hadès, prêts à nous faire payer. Leur influence peut être contrecarrée, à ce qu’il paraît. Il faudrait aller à l’église.

Ces histoires, Manie nous les distribuait avec parcimonie, sourcil hissé et sourire à la commissure, comme des petits bonbons au piment truffés d’horreur sourde, à consommer avec modération. Fais attention. Ne reste pas trop longtemps près d’un arbre du fromager ; prend garde aux silhouettes silencieuses rencontrées au détour d’un chemin ; si à la croisée des routes tu trouves une nappe et des couverts arrangés pour un repas, passe ton chemin. Il n’y a pas de hasard : si un zombi s’intéresse à toi, c’est qu’il a été envoyé. Par qui ? Pourquoi ? Leurs voies sont mystérieuses : cette soudaine fièvre qui vous cloue au lit, vos fleurs qui dépérissent sans crier gare, « tout est zombi. Lisez, méfiez-vous de tout. Leurs formes rassurantes et charmantes ? Piège ! Attention au crabe qui claudique dans la rue, au lapin qui détale dans la nuit, à la femme trop aimable et trop aguichante : zombi, zombi vous dis-je ! Comprenez que contre vous, conspirent l’humanité et l’animalité et la nature tout entière. » 3Autour de nous, un monde de signes qu’il s’agit de savoir lire à temps ; la vie, une alphabétisation paranoïaque. L’univers nous en veut, et il n’y a pas de pourquoi, juste un complot à échelle cosmique. Écoutez la trompette. Lisez, méfiez-vous de tout. 

 Bon, c’est ce que les gens disent, hein, précisait ma mère, avec un petit haussement d’épaule et le sourire qui va avec. Moi je ne sais pas ; des zombis, je n’en ai jamais vu.  

Ça, je n’en étais pas si convaincu. 

***

Sais-tu que notre folklore ne parle que de cris

De douleurs, de chaînes et de zombis ? 

Casey, Chez moi

C’était l’été 1994. Loin des villes, loin des bourgs, entre ce ciel bleu troublé et la peau grenée des mornes, l’océan Atlantique caché au creux derrière, une de ces nuits d’encre qui n’existent que dans ces endroits reculés où l’on ne vit qu’avec l’accord tacite et impermanent des éléments. En journée, sur un poste énorme et secoué d’éclairs multicolores, c’était la coupe du monde américaine. Il ne reste rien de bien précis, sinon un ébahissement un peu énervé à voir Baggio porter l’Italie a lui tout seul. Une finale qui n’en finit pas. Aux Antilles, on soutient le Brésil, évidemment, par défaut peut-être. On n’est pas encore habitué à voir des Antillais en finale. Les métropolitains—mon père, ma sœur, mon frère et moi—débarquent en nombre avec la fille du pays, pour la dernière fois. Après cela, nous les enfants aurons tous plus de 17 ans et nos billets ne seront plus pris en charge par l’État. Fin de cycle.

On est dans la maison de Bonne Maman, arrière-grand-mère, où n’habite plus maintenant que notre grande tante Yvette. C’est tellement la campagne qu’on se découvre pleinement citadins, assommés plus que bercés par un faux rythme inconnu et frustrant. Les journées passent doucement, centrées sur les repas et les rares excursions, les conversations calmes dont on ne comprend pas très bien la teneur: trop jeunes, pas assez intéressés par les méandres familiaux. On lit beaucoup. On dessine. On s’emmerde au ralenti. Le soir, ballet sans fin des chauves-souris entre les bananiers, des animaux non-identifiés tambourinent leurs courses sur le toit en tôle ondulée ; des rats, peut-être. Attention ; c’est de la bonne tôle, rigide, pas du genre que tu plies à coups de pied. Elle résonne en mi grave. Quand il pleut, c’est les Tambours du Bronx. Dans l’espace entre le haut du mur et le toit on peut voir les étoiles et de temps en temps une ombre qui passe.  Sous le drap mince, aspergé de Raid pour éloigner les moustiques qui laissent des cicatrices à perpétuité, les narines pleines du fumet doucereux des spirales de citronnelle qu’on brûle pour la même raison, j’envoie des prières de jeune athée pour ne pas me retrouver au petit matin avec un ravet sous le nez. Ainsi passent généralement nos soirées sur l’île aux fleurs.  

Mais méfiez-vous de tout : « cette Martinique merveilleuse est en vérité le pays des fantômes », avance Lafcadio Hearn, observateur du dehors ; « presque toutes les plantations possèdent leurs esprits familiers, leurs fantômes… presque tous les promontoires, tous les pics, tous les villages toutes les vallées, le long de la côte, possèdent leur folklore particulier, leurs traditions particulières».4 Césaire et Ménil quant à eux lient « l’étrange et caractéristique mythologie du zombi » à ce qu’ils nomment « le cycle de la peur… époque où des aventuriers, blancs ou nègres, se spécialisent dans la chasse ‘aux marrons’; l’époque où les molosses fouillent ravins et montagnes; celle où la délation assure la liberté au traître ». 5Ils parlent de la terreur qui sourd dans les contes du folklore martiniquais issus de la population esclavisée ; ils parlent moins directement du fait que ces contes furent eux aussi enlevés, exploités, capitalisés ; que ces efforts de transcendance furent volés par les esclavagistes comme ils volaient tout le reste.  

Le mot zombi apparaît pour la première fois dans une publication de langue française dans Le Zombi du Grand Pérou (1697). Ce roman est inspiré des aventures de son auteur, Pierre-Corneille de Blessebois, salopard de classe internationale, mercenaire, assassin, proxénète. Banni à vie du royaume de France, il est galérien quelques temps avant d’être vendu comme engagé—c’est-à-dire, s’engageant (contraint et forcé, ici) à travailler pendant trois ans pour rembourser le coût de son transport aux îles—en Guadeloupe. Là-bas il se fait passer pour un sorcier auprès de certains planteurs ; il « prouve » l’étendue de ses pouvoirs en simulant l’apparition d’un zombi. Son stratagème est particulier : la propriétaire qui demande son aide croit en effet qu’il a le pouvoir de la transformer en zombi, et que dans cette incarnation surnaturelle elle est apte à terrifier les gens autour d’elle. Elle ne sait pas qu’ils sont tous dans le coup, et font semblant de la croire invisible. Quel bruit fait le zombi quand il n’a que des blancs à terrifier ? Ce n’est que lorsque la justice s’en mêle que Blessebois est démasqué. Qu’à cela ne tienne. On lui remboursera quand même tout le temps et l’argent qu’on lui a confisqué: Blessebois mettra ces mots dans son livre, le premier publié aux Antilles, il paraît. Mais personne n’en est sûr. Réservez votre jugement. Lisez ; méfiez-vous de tout

De nos jours, on appelle engagé ceux qu’on soupçonne d’avoir passé contrat avec le Diable pour le profit, ceux qui décident de devenir zombis. Comme si ce choix était la racine de leur pouvoir, ce concentré de mal capable d’offrir la vengeance la plus mesquine, mais aussi, peut-être, à son horizon sombre, un choix pour venger tous ceux des ancêtres qui n’en eurent pas. Comme s’il s’agissait de montrer qu’on peut redistribuer ce qui compte : non pas l’illusoire liberté contractuelle, mais le monopole de la terreur.  

On traverse la rue—une route de morne à 45 degrés de pente—pour voir ce que font les voisins. Georges, le fils quarantenaire installé en Bretagne est aussi de visite, avec un ami breton. Ils picolent, ils sortent, ils nous invitent. Ça change des voyages précédents. J’ai 16 ans et passé l’âge de m’extasier sur la végétation. Le breton en question est une grande gueule sympathique. Il n’a qu’une jambe. L’autre a été avalée par une machine agricole. Sa fermeture éclair lui a sauvé la vie : quand les dents ont touché du métal, la machine s’est automatiquement arrêtée. Je ne sais plus qui l’a empêché de se vider de son sang au milieu d’un champ. Il raconte ça avec le sourire, le revenant, rouge de rhum et de soleil. Les voisins l’ont adopté. Georges est son passeport partout où il va. Quand on se balade au bourg, je bous de la conviction paranoïaque qu’il est mieux reçu que mon frère et moi. Le créole, on ne le parle pas, mais on suit suffisamment et on comprend mieux les imprécations que les compliments. Un jour, descendus au bourg avec Rainette, la voisine, on croise un de ses amis qui demande, subtil, ou ka promnen ti blan ? Sa-ou ka fè épi sé ti blan-an ?  Les petits blancs, ils t’emmerdent. Rainette lui gueule dessus, ce sont les gosses de Manie ! On boude, mais dans le fond on sait bien ce qu’il veut dire. Nous n’avons pas grandi ici. Nous sommes des pièces rapportées. 

Le zombi martiniquais n’est pas le zombi haïtien, « ce doux et consciencieux robot, ce mort vivant de bonne volonté »,6 enterré puis ressuscité par le bokor Vodou pour lui servir d’esclave. Ils sont cependant bien cousins en malveillance et en menace surnaturelle. Même ici, dans la seule nation née d’un soulèvement des esclavisés, c’est le vieux bruit des chaînes qui résonne quand ils marchent. C’est au prix de l’asservissement économique qu’Haïti aura garanti son indépendance auprès de l’ancien oppresseur français : sommée de rembourser les anciens esclavagistes, la jeune Haïti emprunte aux banques françaises pour les rembourser, un processus entamé en 1825 et qui ne finira que dans les années 1940. Mort à crédit. 

Durant ce long siècle où les puissances occidentales découpent l’Afrique, en Amérique centrale et dans la Caraïbe, elles font dans la subtilité: qu’un marchand, une entreprise ou un diplomate se sente lésé, son beau pays (Allemagne, Espagne, États-Unis, France, Norvège, Suède) envoie la marine menacer les autorités locales pour les forcer à payer des indemnités aussi énormes qu’indues. C’était ça, la diplomatie de la canonnière. En 1915, alors que l’Europe tente de découvrir si elle peut s’autodétruire, les Américains ont les mains libres pour faire monter l’extorsion d’un cran. Redoutant les activités de l’opposition à son régime, le président Vilbrun Sam fait enfermer les leaders adverses avant de les massacrer dans leurs cellules. Le peuple de Port-au-Prince se soulève en retour. Ils viennent chercher Sam à la Légation Française où il s’était réfugié et lui rendent la monnaie de sa pièce : le président finit démembré en pleine rue. Les ricains y voient une occasion en or de venir planter leurs crocs aux droits de douane de l’île-nation qu’ils convoitaient depuis un certain temps. Sous l’habituel prétexte de défendre les intérêts américains, les Marines débarquent en Haïti. Ils ne repartiront que dix-neuf ans plus tard, non sans s’être assurés que les banques, compagnies sucrières et autres vautours étatsuniens s’en mettent plein les poches. Échange culturel : les soldats et administrateurs envoyés par l’oncle Sam sont majoritairement blancs, sudistes, fondamentalement et brutalement racistes. Ils font dans l’île ce qu’ils font partout : ils tuent, violent, pillent à tout va, les locaux mais aussi leur culture. Ils rentrent chez eux avec du vodou débordant des valises, du tamtam dans les oreilles et des zombis plein la tête.

On sait que l’esclavage, aboli aux États-Unis, peut cependant toujours être appliqué à certains prisonniers. C’est pareil dans toutes les colonies du monde, et c’est ce que la république blanche impose alors à la république noire, comme pour lui faire payer l’effronterie de sa liberté centenaire: les envahisseurs forcent un gouvernement fantoche à rétablir la corvée, qui leur permet de prétexter la légalité lorsqu’ils forcent les haïtiens à travailler gratuitement. Dans Magic Island (1929), l’écrivain aventurier William B. Seabrook raconte sa prétendue initiation au vodou et témoigne aussi formellement de la véracité des zombis. Si l’homme blanc le dit, on peut lui faire confiance. C’est qu’il enrobe les clichés paternalistes dans des scènes qu’on peut aisément lire en métaphore de la situation : Seabrook parle d’Haïti, pays des insoumis, comme d’une succursale de l’enfer, brode des histoires macabres et gothiques sur la révolution. Mais l’Haïti qu’il décrit est occupé jusque dans son folklore : les zombis, cette terreur si pittoresque, y sont envoûtés par des sorciers peu scrupuleux pour qu’ils travaillent, ni vu ni connu, dans les manufactures de sucre de la HASCO, Haitian-American Sugar Company. Le capitalisme zombi n’est pas une métaphore.

Importée aux Etats-Unis, la science noire des bokor se voit aussi blanchie. Si White Zombie (1931)—la première incursion du zombie sur les écrans de cinéma—se déroule bien en Haïti, le sorcier maléfique au centre de l’intrigue, le subtilement nommé Murder Legendre (Bela Lugosi et ses sourcils de la terreur) est racialement et culturellement difficile à placer. Derrière lui, une armée de zombis noirs anonymes travaille la canne à sucre ; les quelques zombis blancs d’apparence servent à Legendre de gardes du corps et de barbouzes. Ségrégation de cimetières, sans doute. Tout va bien jusqu’à ce que Legendre décide d’utiliser ses techniques de contrôle surnaturel pour envoûter une jeune mariée blanche et américaine. « Avec ces yeux zombi », annonce une affiche pour le film, « il l’a rendue impuissante; avec ce geste zombi, il la força à assouvir ses moindres désirs! » Ça sent salement le sexe : on n’hésitait pas trop dans le Hollywood d’avant le Code Hayes. Mais ne nous leurrons pas. Ce qui titille ici, c’est l’éternel jeu sur la menace sexuelle noire, masculine bien évidemment; les horizons qui font trembler: la traite des blanches, ou pire encore, la possibilité que la femme blanche soit consentante. Laisseriez-vous votre fille épouser un noir? Au-delà, une terreur aussi vieille que le commerce triangulaire : et si les nègres exigeaient qu’on les rembourse ? S’ils venaient se venger de tout ce qu’on leur a fait ? « Alors disparaîtra le code noir ; et que le code blanc sera terrible si le vengeur ne consulte que le droit de représailles! »7 Tremblez.

La solution ? Écraser, frapper, détruire, voler, avaler. Vomir comme exorcisme, il fallait y penser : si les (anciens) esclavagistes sont si friands de cultures noires, s’ils s’en goinfrent à longueur de journée, c’est bien parce qu’ils pensent qu’à les digérer et les rendre, couvertes de leur bile, ils peuvent s’en protéger. 

Quitte à s’empoisonner.

***

Voilà le barbecue qu’on s’est fait hier soir. Je suis à gauche en dessous de la croix. Ton fils, Joe. 

Carte postale du lynchage de Jesse Washington, 16 Mai 1916, Robinson, Texas. 

Nous vivons à l’ère des zombis. Ils sont absolument partout, au cinéma, à la télé, dans les romans. On réfléchit aux zombis, on théorise. Il y a de quoi. On se pose des questions sur leur signification politique (allégorie du capitalisme, allégorie des nouveaux fascismes, allée gory), économique (la masse de la consommation du même nom), et puis raciale quand même, car le phénomène n’échappe pas à ses circonstances socio-culturelles ni mêmes à ses origines. Elles le hantent, pour ainsi dire, et l’apocalypse hollywoodienne restant principalement blanche et sèche, on a dû en prévenir plus d’un que les zombis sont nés aux Antilles. Chez les morts-vivants comme partout, ce sont généralement les noirs qui tombent les premiers. 

Mais ça n’a pas toujours été le cas. Le zombie contemporain est sorti de terre dans un petit bijou sans budget fait à l’arrache, La Nuit des Morts-Vivants de George Romero (1968). Le film commence dans un cimetière. Un frère et une sœur rendent leur visite annuelle à la tombe paternelle à la campagne en Pennsylvanie, dans un de ces cimetières à l’américaine, plus végétation que pierre. C’est un rituel qui emmerde le frangin : la messe le matin, les fleurs sur la tombe l’après-midi, la mère qui exige la visite mais ne vient pas. Seulement voilà : les morts sont de sortie, notamment dans le cimetière. Barbara réussit à s’enfuir et se réfugie dans une maison apparemment abandonnée, non loin de là, suivie de près par les morts debout. La nuit peut commencer. Elle deviendra gothique : Barbara s’enferme dans une ferme. 

On n’apprend jamais vraiment pourquoi, tout le long de la côte Est des États-Unis, les cadavres se sont levés dans La Nuit des Morts-Vivants. La cause pourrait être un satellite récemment revenu de l’autre bout du système solaire et détruit dans l’atmosphère terrestre après qu’on y ait détecté un haut niveau de contamination radioactive. C’est la faute de Vénus, son atmosphère réveille les morts. Sous le choc, Barbara manque de tomber dans les bras des zombis. Elle doit la vie à Ben, qui la rejoint dans la ferme. 

Impossible d’ignorer la couleur dans ce film en noir et blanc, même si Romero n’avait pas prévu au départ que Ben, le héros inespéré, soit joué par un acteur noir. Cela explique sûrement pourquoi, l’année où l’on abattait Martin Luther King Jr, en plein cœur des années Black Power, alors que pas un été ne passait sans émeutes, aucun des autres personnages ne fait le moindre commentaire à ce sujet. Dans La Nuit des morts-vivants, tout le monde (tous blancs sauf Ben) semble avoir oublié d’être raciste, du père de famille couard que Ben le héros passe à tabac en plein milieu du film jusqu’au jeune couple à l’écoute qui trouve néanmoins la mort, carbonisés dans un pickup en essayant de fuir. Rien, pas une insulte, pas même une référence déplacée. La voilà, l’Amérique post-raciale, dans les seules circonstances où on l’imagine vaguement possible, son péché originel transcendé par ce qu’on pourrait croire être le Jugement Dernier : « Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : Voici, j’ouvrirai vos sépulcres, je vous ferai sortir de vos sépulcres, ô mon peuple, et je vous ramènerai dans le pays d’Israël !” On aurait tort : aucun souffle n’anime ces zombis. Ils n’ont pas été remembrés par Dieu ; esprits sans corps ou corps sans esprits, il leur manque quelque chose. Pas d’horizon : les zombis proposent une vengeance sans possible rédemption. 

À la fin du film, alors que le soleil se lève, Ben, seul survivant de la ferme, voit s’approcher un groupe de policiers et d’auxiliaires chargés de nettoyer la campagne. On les avait vus du coin de l’œil à la télévision plus tôt dans le film, rednecks en chemises à carreaux heureux de mettre leurs fusils au service du pays. Peut-être un peu trop heureux, un peu trop fiers. Les miliciens avancent et ils descendent les zombis à vue, alors qu’ils claudiquent dans les champs, comme hébétés par le soleil, leur démarche, si sinistre plus tôt, devenue purement ridicule, d’une lenteur pitoyable. Et ils n’ont pas que des fusils : ils ont aussi des chiens, des bergers allemands qui ne sont pas sans évoquer ceux qu’on pouvait voir les policiers sudistes lâcher sur les gamins du mouvement pour les droits civiques. Arrivant à la ferme, les miliciens trouvent le pickup calciné avec les restes du couple malheureux à l’intérieur : « On dirait qu’ils ont fait un barbecue ici », lâche le shérif. Rires graveleux. Rien qui vaille. 

Ça ne marche pas comme tout le monde, un zombi. On pourrait croire que les vivants l’auraient remarqué, qu’ils se sont habitués à voir ces silhouettes décharnées avancer comme engoncés dans leurs propres membres, qu’ayant commencé leur travail de nettoyage éthique la veille, ils sont maintenant devenus spécialistes. Mais non : un des auxiliaires, voyant Ben à travers une fenêtre à une bonne centaine de mètres de distance, lui met une balle entre les yeux. Rideau. Est-ce par hasard que le générique de fin arrête la bobine pour nous montrer, image figée par image figée, les hommes du shérif traîner Ben avec leurs crochets de boucher jusqu’à un bûcher improvisé au milieu d’un champ ? Est-ce un hasard s’il n’évoque rien autant que les cartes postales de lynchages qui circulaient à travers les Etats-Unis, à une époque où des milliers d’hommes et de femmes respectables, accompagnés de leurs gamins, pouvaient tabasser un noir, le castrer, lui couper les doigts, le pendre, le cribler de balles, l’énucléer, l’éviscérer, le brûler vif en plein milieu d’une ville, en garder des souvenirs, envoyer des cartes postales à leurs parents, rigoler bien gras, mettre une croix au-dessus de leur tête juste à côté d’un cadavre calciné pendu à un poteau par une chaîne ?  C’est qu’ici aussi, même dans le Nord, jamais très loin de Gettysburg, il n’y a jamais très longtemps, on massacrait les nègres. Regarde papa, je suis là. Mille corps sans esprits autour d’un esprit sans corps. 

C’est une fin terrible, mais aussi l’annonce d’une série de films qui nous montre la lente mais inexorable conquête du monde par les morts-vivants. Lyncher, dépecer, massacrer n’auront semble-t-il pas suffi à éradiquer la menace : comme le dit le corner dans la Danse Macabre:  « Vouliez ou ne vouliez/Il faut que tous vous dansiez ». Les morts viendront chercher leur dû. Tremblez.  

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La poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas !

Suzanne Césaire, « Misère d’une poésie » Tropiques 4 (1942)

Manie est née an tan Wobè, quand des officiers de la Royale, fasciste, vichyste affamaient une population antillaise qu’ils méprisaient, peut-être  parce qu’elle s’avérait bien plus patriote que ses oppresseurs. On en fait des documentaires et des séries télé, de nos jours ; mais pendant longtemps, hors l’île, cette page honteuse de l’histoire de France aura été soigneusement enfouie sous d’autres. Il fallait savoir écouter pour savoir. 

Été 1994, chez Frédéric et Francilia, oncle, tante, grand-oncle, grande cousine, une maison blanche au creux d’un morne : parole à l’ancien. Cinquante ans avant, il voyait la neige pour la première fois. C’était en Italie : Operation Avalanche, les offensives alliées en Europe suite à la reconquête de l’Afrique du Nord. La Première Armée Française, celle qui se bat, c’est l’Armée d’Afrique rebaptisée—accordez l’extrême onction aux païens—les musulmans, les animistes, tout ce que la France a de plus sombre ; et puis comme d’habitude, conscrits de l’impérialisme, ce sont les dissidents antillais quittant la Martinique pétainiste pour Sainte Lucie ou la Dominique, qui en yole, qui en barque, luttant pour aller se battre pour la France. Avant de traverser l’océan, c’est dans les camps sudistes de l’armée ségrégationniste des Etats-Unis que le Bataillon de Marche des Antilles N.1 fait ses classes, avant de rejoindre les soldats de l’Empire en Afrique du Nord, aux côtés de soldats de tous les empires : Gurkhas, Maoris, Marocains, Sénégalais, n’en jetez plus. Les bougnoules de toutes les latitudes iront enfoncer la ligne Gustav sous les murs augustes du premier monastère bénédictin au Monte Cassino, pour ensuite remonter jusqu’en Alsace et au Rhin. Ce n’est qu’une fois venu le moment de traverser la frontière, sous les feux des projecteurs, que les bataillons se verront d’un coup appropriés, blanchis. On connaît la chanson. Les miracles du maquillage ont commencé bien avant The Walking Dead : on voulait la France libérée par des bons français et vu qu’on était finalement sur place, il suffisait de jeter des uniformes sur le dos de qui voulait bien les mettre. C’est qu’ils avaient eu le temps de se préparer, depuis Juin 40. Aux nègres de la France Libre comme aux nègres littéraires8, qu’en anglais on appelle écrivains fantômes : ils enlèvent leur peau, font une Histoire dont ils ne seront jamais reconnus comme auteurs, et une fois le boulot fini, quand le soleil se lève, disparaissent sans bruit, titubant hors champ pour parfois, comme à Thiaroye, aller prendre quelques balles dans le crâne pour avoir eu l’audace de demander la paye qui leur était dûe. Frédéric, lui, reviendra en Martinique avec une médaille et la tuberculose. 

La prochaine vague de revenants quitta l’île, officiellement, pour « contribuer à la solution des problèmes démographiques intéressant les départements d’outre-mer ». Un jeune antillais en métropole étant un indépendantiste potentiel en moins, selon les calculs gaulliens. Avec le BUMIDOM, oubliez la toxicité contagieuse de votre négritude.  Découvrez la magie de la fonction publique : vivez loin de chez vous dans un pays qui ne sera jamais le vôtre, et petit à petit, quand bien même vous reviendrez, peut-être même tous les ans, c’est votre pays qui aura disparu. Abracadabra. C’était pas comme ça avant, répétait ma mère à chaque visite, et entre, et depuis, et à chaque mention de la Martinique au journal (rarement) ou sur RFO le weekend (plutôt). Avant quoi ? Avant qu’elle passe du Morne Lorrain à la morne Lorraine ; avant que son créole ne prenne un coup de vieux, que son vocabulaire dépassé n’annonce comme une trompe le retour de la revenante au pays natal. Il y a plus plaisant qu’être fantôme chez soi. 

Dans le roman de Colson Whitehead Zone 1 (2014), une épidémie d’origine inconnue a transformé une majorité de la population américaine en zombis. Classique. Le héros s’appelle Mark Spitz. Enfin, pas vraiment : c’est ainsi que l’appellent les autres phènes, survivants membres du Phénix, la société américaine en reconstruction. Mark fait partie d’une des équipes chargées de nettoyer la Zone 1 au milieu de Manhattan, pour servir de capitale au Phénix. Je ne voudrais pas ruiner le livre pour ceux qui ne l’auraient pas lu. Disons que ça ne se passe pas très bien. Whitehead brasse avec aisance les références zombis, d’Haïti jusqu’au Londres de Danny Boyle. Son protagoniste n’aurait jamais dû l’être ; il se définit lui-même comme un peut-mieux-faire, un dilettante, décent en tout, bon à rien, éternel moyen. Il passe son temps à courir et à penser à reculons, sa vie accélérée de survivant ralentie par d’incessants flashbacks. C’était mieux avant. Est-ce que c’était mieux avant ? Ce sera mieux avant. Spitz, comme tous les autres phènes, souffre du Syndrome Post-Apocalyptique Chronique. La traduction ne peut pas toujours être heureuse ; en anglais, cette souffrance est phonétiquement très claire : Post Apocalyptic Stress Disorder, PASD, ça sonne comme past, car c’est bien du passé dont souffrent les phènes. De l’autre côté de la barrière, il y a les zombs, classiques squelettes sur pattes affamés de chair fraîche, et parmi eux un sous-groupe au comportement mystifiant : les traînards, des zombs semblablement inoffensifs, coincés qu’ils sont à rejouer des scènes de leur ancien quotidien. L’un des premiers traînards qu’on rencontre est dans un immeuble de bureaux, photocopiant dans le vide pour l’éternité. Vous avez dit Sisyphe ? Miroirs existentiels, sûrement : si les souvenirs hantent les phènes, les traînards sont des fantômes dans leurs propres souvenirs. Comme l’écrivait William Faulkner, « le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. Nous travaillons tous dans des toiles tissées bien avant notre naissance, des toiles d’hérédité et d’environnement, de désir et de conséquence, d’histoire et d’éternité. » Comment oublie-t-on les offenses quand il n’y a pas d’après ?

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Quand on aura dépouillé toutes les archives, compulsé tous les dossiers, fouillé tous les papiers des abolitionnistes, c’est à ces contes que reviendra celui qui voudra saisir, éloquente et pathétique, la grande misère de nos pères esclaves.

Aimé Césaire, René Ménil, “Introduction au folklore Martiniquais”

Sur la route de Berlin, le bataillon de Frédéric passe par l’Alsace. Il n’aura pas vu la Lorraine. Qui sait ce qu’il aurait lu dans ce pays de cimetières ; Verdun, Douaumont, Chambière, Gravelotte, Saint-Mihiel, un rébus d’histoire de France tout en énigmes de pierre. Pays de l’acier et du charbon ; pays de mines, où sortir ce qui est enfoui sous la terre est une tradition. Pendant toute mon enfance, il n’aura pas passé un été sans que quelqu’un ne trébuche sur un obus émergeant du sol après quarante ans d’effort sous-terrain. Tous n’en sortirent pas indemnes, victimes à retardement attrapées au coin du bois. Quand ce ne sont pas des armes, ce sont des os, français et allemands en étreintes éternelles, des doigts squelettiques sortant perpendiculaires de cette bonne terre lorraine. Quand ils reviennent, ici, les morts semblent ne demander qu’à être sagement rangés. C’est qu’on a bien organisé le souvenir. Le ministère de la Défense a mis en ligne, à disposition du monde entier, les déclarations de décès des morts de la première guerre mondiale. Parmi eux, deux frères de mon grand-père lorrain, tués pas loin de là où ils avaient grandi, pas si longtemps après que la guerre ait commencé, une éternité. Les histoires familiales, les recherches généalogiques, voilà qui me fascine, dans l’esprit sinon en pratique. Un lointain cousin dit avoir remonté les lignées familiales continentales jusqu’au XVème siècle. Six siècles de noms rôdant sur de vieilles pages, gravés sur des vieilles pierres, attachés à des lieux, un éternel retour. Souvenirs français. 

Le sol lorrain a été labouré par des siècles de guerre : Lorry-lès-Metz, le village où on habitait, était délimité par une éruption cutanée de bunkers enfouis dans la verdure après un demi-siècle d’oubli relatif. Sous eux, des centaines de mètres de galeries cachées. Dans le village même, plutôt que de détruire les innombrables forts qui grènent les environs, on les enterre, on bâtit par-dessus. Parfois, on s’en sert ; de garage, de hangar, magasins à mémoire. Pendant des années, le plus gros bâtiment de la Grand’rue (à côté de la mairie, de l’église et du monument aux morts), trois étages de décrépi vert de gris grêlé d’impacts d’obus et de balles dévisagea un petit calvaire tout aussi meurtri de l’autre côté de la rue. Gardez-vous de l’être ; mais encore, gardez-vous du paraître : la tradition ici, c’est qu’on peut acquitter sa dette aux morts avec un monument et un bon coup de pinceau. En 1994, le vieux Christ criblé de balles est finalement « restauré selon les vestiges ». C’est tout ce que la plaque en dit, comme s’il s’était restauré, à manger Dieu sait quoi. On ne verra plus les séquelles de la guerre en Grand’ Rue. Cinquante après, il y a finalement prescription. Les pierres ont arrêté de hurler ; il est temps d’oublier.

Les souvenirs martiniquais sont toujours différents. Cet été nous étions donc là, générations d’originaires sans souvenirs, à visiter les décors mentionnés discrètement durant nos jeunes années derrière les grandes lignes de l’Histoire—Aimé Césaire, Labat, Joséphine et Schoelcher ; Toussaint Louverture,  de loin ; cette ordure d’amiral Robert ; les frères Aliker ; Joseph Zobel—les coups de crayon de la petite histoire—la sœur de Fanon et sa pharmacie, la visite à la mairie de Fort de France—et sous les marges –les bananiers de la famille, la famille recomposée, les violences , etc. Notre histoire familiale antillaise, ce vieil obus : cachée, silencieuse, jusqu’au jour où elle ressort et puis soudain explose. Ce qu’on sait maintenant, on ne le savait pas alors ; c’est avec le temps que les squelettes affleurent et viennent trouer les sols les plus paisibles, qu’on se rend compte que, sous cette luxuriance colorée où la végétation s’enfouit doucement sous le béton, sont des cimetières pleins à craquer de créatures qui n’attendent qu’une bonne comète pour planifier leur résurgence. 

Il y a des pierres muettes : prenez les archives nationales modernes, partout les mêmes mastodontes brutalistes loin des centre-villes. Conçues pour résister à une attaque nucléaire, constamment patrouillées par des hommes et femmes en uniforme, ces forteresses de solitudes en tiroirs balisent les territoires. Tout en tubes chromés et verre pare-balles, tout en sous-sols et coulisses, tout en pas feutrés et murmures, elles contiennent et défendent la mémoire nationale des menaces extérieures et intérieures. On n’est jamais trop prudents. Au-dessus de l’entrée du site de Peyrefitte, des drapeaux en lambeaux pendent dans la brise, ambiance 28 jours plus tard. Un endroit comme un autre où se réveiller d’un coma pour constater la fin du monde d’avant. 

Réveiller les morts, fouiller dans les archives, fait partie de mon travail. C’est un travail particulier, fait du bruit infernal des pages qui tournent dans le vide, du murmure sans fin de témoignages plus ou moins bien classifiés pour mieux être ignorés. C’est une chose de chercher le connu, le chroniqué, l’histoire officielle ; c’en est une autre de fouiller dans l’espoir de trouver trace de ceux dont la voix ne comptait pas. Ne pas se leurrer : c’est bien l’esprit qu’on cherche, dans les recoins les plus froids et désincarnés. Je viens pour le miracle. Le cul sur ma chaise, je chasse les fantômes. Je défriche les broussailles pour y retrouver des tombes, j’exhume de vieux cadavres, j’analyse des débris ; je farfouille dans les cendres, tout en dignité, parfois en gants blancs. C’est un genre très organisé, scénarisé ; il faut épousseter des piles de mots, suivre les instructions obscures trouvées dans de vieux grimoires enluminés de peau séchée, gravés dans le bois. Bientôt on s’approche tellement que la carte se tord ; les heures prennent des semaines, les années des secondes.

Et puis soudain, au coin négligé d’une page, dans une marge malmenée, le long de chemins parcourus si souvent qu’ils en semblent informes et familiers, quelque chose. Une odeur intime se colle aux doigts ; les restes d’un moment, ouvert et fermé. La main toujours maladroite et épaisse, je titube à travers des montagnes délavées et pénibles, entassées de l’ennui qu’exsude la souffrance des morts. J’explore les documents issus des multiples tremblements de terre qui secouèrent les Antilles au tournant du XIXème siècle, alors que les esclavisés, morts-vivants des Amériques, se levaient pour pourrir la fête. Il y a deux cent vingt ans, tel Européen a tout perdu. Sa plantation a brûlé, voyez-vous ; sa femme et ses trois enfants on survécu. Malheureusement, ajoute-t-il, tous ses esclaves se sont enfuis, et ses créanciers le poursuivent comme des chiens de l’enfer. « Objectivement, le plus triste des colons, » assurait-il. Évidemment. Mais tous ces débris ne sont que la poussière qui flotte dans la crypte. Le corps, la cause de cette tristesse, ce que je viens chercher, a fui le tombeau il y a longtemps déjà. Ce n’est que par les traces qu’on peut espérer une vision furtive. 

Il faut se rappeler que règnent ici les mots sur la page, et que ceux-ci servaient beaucoup à enfermer les vivants. Lisez, méfiez-vous de tout. Pour peu que votre famille n’ait pas été de ces citoyens blancs et libres compilés à l’état-civil, il faudra savoir trouver les archives de la bonne plantation et chercher un prénom entre le nom d’une vache et le prix d’une armoire. Après la révolution de 1848, quand la IIème République eût la bonne idée de réabolir l’esclavage, on invita les nouveaux libres dans les mairies antillaises pour leur demander de recevoir leur liberté et leur individualité des mains de Marianne la généreuse. Ce 19 février 1849, neuf personnes vont à la mairie du Lorrain ; huit en ressortent avec le même nom de famille. Un père, ses deux sœurs, ses trois enfants, une petite-fille et un neveu. La citoyenne Marie Marceline, née dans la commune du Lorrain, section Grand’ Anse, âgée de cinq ans, fille naturelle de Théotiste, domiciliée à la Grand’Anse et inscrite précédemment au registre matricule des esclaves sous le no 443 s’est présentée devant nous et a reçu les noms et prénoms de Marie Magdeleine Aga. 

D’où venaient-ils, ces noms de famille instantanés, accordés comme s’il fallait dire merci en plus ? On imagine le choix péremptoire du fonctionnaire en charge, mû par des motifs fumeux perdus dans les volutes de l’histoire ; ici, les noms anagrammés de pères véritables mais secrets, connus mais anonymes, spectres entre les lignes des registres officiels. Là les fruits pourris de l’humour ou de l’humeur, de bonnes blagues pour la postérité. Que pense le maire lorsqu’il nomme Aga les descendants reconnus par Louis, mais nomme la mère Tuaf ? S’agit-il d’entériner une séparation ? Veut-il simplement souligner qu’ayant jusque là été esclaves, ils n’étaient donc pas mariés, et ne le seraient pas non plus une fois individualisés ? Est-ce elle qui, pour des raisons que la bureaucratie ignore, décide de se retirer de la famille? Les registres d’état-civil à partir de 1848 montrent froidement que la mathématique par laquelle les enfants de mère esclave suivaient le sort du ventre qui les avait portés (partus sequitur ventrem), continue à suinter après la liberté. Ces registres d’état font des revenants, enterrant juste sous l’encre des histoires qui remuent mais ne se donnent pas. 

Quand les cadavres sortent de terre aux Antilles, ils affleurent en piles sur les plages, là où on enterrait les esclaves parce que le terrain ne coûtait rien. C’était avant les bains de mer, les touristes, les cases nègres recyclées en camps de vacances. Si on trouve des squelettes sous une piscine du Club Med, on les remet en terre, vite fait bien fait. Quand on a besoin de sable pour couler du béton, on laisse les os dedans. Les bâtiments en ressortent grandis, j’imagine.

Qui venge les morts ? Comment ? Qui paye ? Nous vivons tous dans des cimetières, on le sait bien ; mais tous ne sont pas fleuris à la Toussaint, et il y en a certains qu’on ne visite que contraints et forcés, par nos mères, parfois ; par les circonstances. Qu’on le veuille ou non, certains morts ne dormiront qu’une fois qu’on leur aura rendu justice. 

***

“Il tape des noms, dit Mama Z. Un nom à la fois. Un nom à la fois. Tous les noms […]. Dois-je l’arrêter ?” 

Percival Everett, Châtiment

Ce soir-là on se baladait, les voisines, mon petit frère et moi, de morne aveugle en morne perdu, armés d’une lampe-torche et suant le courage. C’est au détour d’un lacet de route qu’il est apparu, venu de nulle part, la bouche distendue, les yeux révulsés, javellisé par la lumière mais ne s’arrêtant pas pour autant, marchant éternellement sur ses lacets, la grogne aux lèvres, bras en avant comme à tâter son chemin pour éviter des obstacles invisibles dans l’obscurité totale. L’espace d’un instant, estomac dans la tête, un monde les pieds en l’air, on sent le vent qui souffle depuis le gouffre sans fonds des certitudes qui tombent. On se prend à pédaler, on cherche des branches où s’accrocher. 

Coquin de sort.

Quelques secondes plus tard, il riait et les voisines avaient reconnu l’ami derrière le prétendu zombi, lui jetaient rires, insultes tout ensemble et lui couraient après. Des années plus tard, je demande à mon frère : Tu te souviens? Je sais pertinemment que oui, je sais bien qu’il était là, mais je laisse une place au doute, parce que les détails s’enfuient et que seul le fantôme reste, et quand il ne reste que cette vision d’outre-tombe on est en droit de douter de tout. Évidemment, il s’en souvient. Je me souviens qu’il se souvient. On en rigole toujours : Top 10 des plus grosses frousses de notre vie. Notre dernier voyage ensemble au pays de nos autres ancêtres. Comment oublier ça ?

Comme on oublie tout, certainement, par à-coups, au gré du vent. C’est une pratique, la mémoire, un entraînement permanent. C’est une forme de possession qui ne perdure que si on l’accepte activement. Et chaque fois que l’on parle de la rencontre du zombi, de cet espace où les anecdotes et trivialités et petites hontes balayées de l’histoire auront été confirmées et immédiatement annulées, on se rappelle que le souvenir intime aura aussi été vécu collectivement ; le tour pendable aura été joué suivant des règles qu’on ne pensait ni vraiment connaître ni respecter mais qui nous ont pris autour du cou, ont serré et relâché dans le même soupir, le même refrain de criquet. On se sera fait posséder, pris à cette fable exotique de l’esprit, à corps défendant. On aura fait partie de quelque chose dont on pensait avoir été à jamais exilé. Inclus dans la blague. 

Quand il ne s’incarne pas, le temps s’aplatit ; les strates fondent, se mélangent : sur mon écran, le bordel d’hier, des papiers centenaires scannés accessibles du monde entier, la belle calligraphie du temps jadis rendue en pixels cosmopolites flous. Sur ma table, réimprimés, des surfaces de poussière brûlée se voient encadrés de café froid. Nature morte. Mes mains s’égarent chez les fantômes, se perdent dans les détails : ici un tampon de bibliothèque de traviole ; là, une illustration téléportée deux pages trop tôt ; des preuves de la force kinétique requise pour faire passer l’encre des caractères en plomb à la page, des mains fantômes, anonymes, celles qui auront fait ces textes. Jeux de mains. A l’occasion, à l’écran, les documents laissent voir des mains désincarnées, gantées de blanc, apparitions tenant des bouts de page au bon vouloir de l’œil électronique. 

Manie est morte en avril 2024, dans un de ces hôpitaux qu’on aime à faire au XXIème siècle : un béhémoth moitié-aéroport, moitié-usine, planté au milieu de nulle part, drainant des patients à 100km à la ronde pour les traiter à la chaîne dans des conditions déplorables. Deux jours avant qu’elle parte, le journal annonçait que l’hôpital déprogrammait toutes les opérations prévues après avoir découvert la pollution de l’eau servant pour la stérilisation du matériel, due à l’utilisation de produits non-conformes obtenus d’un sous-traitant. Hospitalisée deux fois en 6 mois, elle y aura contracté COVID et une infection pulmonaire. Ce n’est pas le cancer fulgurant découvert récemment qui l’aura tuée. Le démantèlement de la santé publique n’a pas commencé hier : elle l’aura vu de l’intérieur deux fois, comme auxiliaire de puériculture, et comme patiente.  

Ces dernières années, elle racontait souvent des histoires qu’on n’avait jamais entendues. En rangeant ses affaires, j’ai aussi vu qu’elle avait commencé à les écrire. Des histoires à faire peur aux enfants, sur la banalité du mal quotidien des deux côtés de l’océan. Elle avit dû sentir qu’après toutes ces années à les éviter, il était maintenant temps de les passer. On espère avoir les épaules un peu plus larges, le cuir un peu plus dur. On espère pouvoir trouver que faire de ces strates de douleur entassées sur plusieurs générations, pouvoir trouver la place pour accueillir ces fantômes. Comme si on avait le choix. Comme s’ils n’avaient pas toujours été là, dans l’ombre, à murmurer : tu apprendras.

Dans Châtiment, Percival Everett décrit un complot mené par une organisation secrète noire visant à venger les victimes de lynchage aux États-Unis en faisant payer leurs bourreaux, ou à défaut, leurs descendants. Ils tuent notamment les fils des assassins d’Emmett Till, jugés non-coupables à l’époque. L’organisation a d’autres projets : Mama Z, cheffe spirituelle centenaire, a constitué un dossier quasi-exhaustif décrivant ces victimes, une « chronique de l’œuvre du diable », dit-elle. Après avoir lu tout le dossier, l’universitaire Damon Thruff se met à écrire, nom après nom. « Pourquoi fais-tu ça ? » lui demande Mama Z. « Quand j’écris leurs noms, ils deviennent réels, et plus seulement des statistiques. Quand j’écris leurs noms, ils deviennent réels de nouveau. C’est presque comme s’ils obtenaient quelques secondes de plus ici-bas […]. Quand j’aurai fini, je vais effacer chaque nom, les libérer. » 

Il faudrait croire que ça marche. Les membres de l’organisation voulaient qu’on croie que les morts eux-mêmes se vengeaient ; à la fin du roman, c’est bien ce qu’il est en train d’arriver. Des hordes anonymes et peut-être mort-vivantes hantent le pays, un « front d’air mort » laissant une traîne de dévastation. Ils n’ont qu’un mot à la bouche : « Debout ». C’est l’heure de régler les dettes.

Que nous dit Everett ? Lisez, méfiez-vous de tout. Mais aussi un rappel aussi simple qu’efficace, un avertissement : on se trompe à penser qu’on peut enfermer les morts dans les lignes d’un livre, qu’il soit de comptes ou de contes, d’histoire ou d’histoires. On se trompe à croire qu’on peut laisser reposer l’injustice sans conséquence aucune, que les dettes impayées sont simplement oubliées, que les morts ne reviennent pas hanter les enfants. C’est à ça que servent les lettres, ce bibelot fauché sur les étagères des puissants : on y met les fantômes en attente de sépulture. C’est une avance sur remboursement. 

Notre engagement, notre contrat avec la Mort, c’est de rappeler encore et encore qu’un jour il faudra danser. 

Écoutez les corneurs.

  1. https://www.cnn.com/2023/07/08/us/tulsa-race-massacre-reparations-case/index.html ↩︎
  2. https://www.nytimes.com/2024/09/30/us/tulsa-massacre-justice-emmett-till.html ↩︎
  3. Aimé Césaire, René Ménil, Introduction au folklore martiniquais. ↩︎
  4. Lafcadio Hearn, Esquisses martiniquaises. ↩︎
  5. Césaire, Ménil, ibid. ↩︎
  6. Césaire et Ménil, op.cit. ↩︎
  7. Abbé Raynal, Histoire des Deux Indes ↩︎
  8. Spéciale dédicace à Alexandre Dumas, fils du général du même nom, héros des campagnes de la république, oublié de force par son collègue Bonaparte, à qui il faisait de l’ombre. ↩︎