Jusqu’à présent, le débat sur les réparations a porté principalement sur la question de savoir si les États-Unis et le Royaume-Uni allaient enfin dédommager certains de leurs citoyens pour les coûts économiques et sociaux de l’esclavage qui perdurent encore aujourd’hui.
Mais pour moi, il n’y a jamais eu de cas plus clair de réparations que celui d’Haïti.
C’est en tant que spécialiste du colonialisme et de l’esclavage que je dis: ce que la France a fait au peuple haïtien après la révolution haïtienne est un exemple particulièrement consternant d’extorsion coloniale. La France avait instauré l’esclavage sur l’île au XVIIe siècle, mais, à la fin du XVIIIe siècle, la population asservie s’est révoltée et a fini par déclarer son indépendance. Et pourtant au XIXe siècle, il était commun de croire que les anciens esclavagistes, plutôt que le peuple haïtien qu’ils avaient opprimé, devaient être indemnisés.
Tout comme l’héritage de l’esclavage aux États-Unis a été à l’origine de disparités économiques flagrantes entre les Noirs et les Blancs américains, la rançon sur la liberté que la France a forcé Haïti à payer aura gravement nui aux espoirs de prospérité du pays.
Le coût de l’indépendance
Haïti a officiellement déclaré son indépendance de la France en 1804. En octobre 1806, le pays s’est divisé en deux, Alexandre Pétion menant le sud et Henry Christophe le nord.
Les deux dirigeants d’Haïti étaient des vétérans de la révolution haïtienne, mais les Français ne renoncèrent pas pour autant à reconquérir leur ancienne colonie.
En 1814, le roi Louis XVIII, qui avait remplacé Napoléon après son abdication plus tôt dans l’année, envoya trois commissaires en Haïti pour qu’ils évaluent la volonté des dirigeants du pays à se rendre à la France. Christophe, qui s’était autoproclamé roi en 1811, ne plia pas face au projet de la France de rétablir l’esclavage. Menaçant de faire la guerre, le membre le plus éminent du cabinet de Christophe, le baron de Vastey, déclara : « la garantie de notre indépendance est à la pointe de nos bayonnettes! »

En revanche, Pétion, chef de l’état du Sud, était prêt à négocier, et espérait que le pays pourrait payer la France pour la reconnaissance de son indépendance.
En 1803, Napoléon avait vendu la Louisiane aux États-Unis pour 15 millions de dollars. Pétion proposa de payer la même somme. Peu enclin à transiger avec ceux qu’il considérait comme des « esclaves en fuite », Louis XVIII rejeta son offre.
Pétion mourut subitement en 1818 et Jean-Pierre Boyer, son successeur, poursuivit les négociations. Cependant, en raison de l’opposition obstinée de Christophe, les pourparlers n’aboutirent pas.
En effet, pour le gouvernement de Christophe, toute indemnisation des ex-colons était inadmissible.
À la mort de Christophe, en octobre 1820, Boyer parvint à réunifier les deux parties du pays. Cependant, même avec l’obstacle de Christophe disparu, Boyer échoua à plusieurs reprises à négocier la reconnaissance de l’indépendance par la France. Déterminé à obtenir au moins suzeraineté sur l’île – ce qui aurait fait d’Haïti un protectorat de la France – le successeur de Louis XVIII, Charles X, renvoya les deux commissaires que Boyer avait envoyés à Paris en 1824 pour tenter de négocier une indemnité en échange de la reconnaissance.
Le 17 avril 1825, le roi de France changea brusquement d’avis. Il publia un décret par lequel la France reconnaissait l’indépendance d’Haïti, mais seulement au prix d’une indemnisation de 150 millions de francs, soit environ dix fois le montant payé par les États-Unis pour le territoire de la Louisiane. Cette somme était destinée à dédommager les colons français pour le manque à gagner lié à l’esclavage.
Le baron de Mackau, envoyé par Charles X pour délivrer l’ordonnance, arriva en Haïti en juillet, accompagné d’une escadre de 14 navires de guerre armés de plus de 500 canons.
Le rejet de l’ordonnance aurait presque certainement signifié la guerre. Ce n’était pas de la diplomatie; c’était de l’extorsion.
Sous la menace de la violence, Boyer signa le 11 juillet 1825 le document fatal qui stipulait : « Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue paieront […] en cinq termes égaux […] la somme de 150 000 000 de francs, destinée à dédommager les anciens colons».
Une prospérité française basée sur la misère haïtienne
Les journaux de l’époque révèlent que le roi de France savait le gouvernement haïtien incapable de faire ces payements, la somme s’élevant à dix fois le budget annuel d’Haïti. Il semble que le reste du monde trouvait aussi cette somme absurde. Ainsi, selon un journaliste anglais, ce “coût énorme” constituait une “somme que peu d’états européens pourraient se permettre de sacrifier”.

Forcée d’emprunter 30 millions de francs à des banques françaises pour pouvoir effectuer ses deux premiers versements, c’est sans surprise qu’Haïti se vit incapable d’effectuer les payements suivants. Le roi Louis-Philippe qui avait remplacé Charles X après la Révolution de Juillet envoya à son tour en 1838 une expédition navale de 12 navires de guerre pour forcer la main du président haïtien. La révision de l’accord qui s’ensuivit, intitulé non sans ironie “Traité d’amitié” réduisit la somme de l’indemnisation à 60 millions de francs, mais le gouvernement haïtien fut à nouveau forcé de faire des emprunts afin de s’acquitter du montant exigé.
Les colons prétendaient que l’indemnité ne couvrirait qu’un douzième de la valeur de leurs possessions perdues, dont les personnes qu’ils tenaient en esclavage; mais le montant total de 90 millions de francs représentait cinq fois le budget annuel de la France.
The Haitian people suffered the brunt of the consequences of France’s theft. Boyer levied draconian taxes in order to pay back the loans. And while Christophe had been busy developing a national school system during his reign, under Boyer, and all subsequent presidents, such projects had to be put on hold. Moreover, researchers have found that the independence debt and the resulting drain on the Haitian treasury were directly responsible not only for the underfunding of education in 20th-century Haiti, but also lack of health care and the country’s inability to develop public infrastructure.
Ce fut le peuple haïtien qui eut à souffrir des conséquences de ce vol. Boyer leva des impôts draconiens pour rembourser les emprunts. Là où pendant son règne, Christophe s’était efforcé de développer un système d’éducation nationale, le projet fut mis de côté sous Boyer et tous les présidents qui lui succédèrent. Des recherches ont prouvé que la dette de l’indépendance et le poids qu’elle a fait peser sur les finances de l’état haïtien eurent comme conséquence la quasi absence de financement de l’éducation et du système de santé au XXème siècle, ainsi que son incapacité à développer les infrastructures publiques.
Des calculs récents ont aussi montré qu’en comptant les intérêts des emprunts qu’Haïti ne finit de payer qu’en 1947, les haïtiens ont versé plus du double de la somme initialement exigée. L’économiste français Thomas Piketty estime qu “au minimum la France devrait rembourser plus de 20 milliards de dollars américains à Haïti”.
Une dette matérielle et morale
Les présidents français de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy en passant par François Hollande ont puni, évité ou minimisé les demandes de rétribution venant d’Haïti.
En mai 2015, quand François Hollande devint seulement le deuxième chef d’état français à visiter Haïti, il évoqua “la dette que nous avons.” Après s’être rendu compte que ses mots semblaient en accord avec le dossier monté par le légiste Ira Kurzban au nom du peuple haïtien (et en écho à la demande officielle de remboursement qu’avait faite le président haïtien Jean-Bertrand Aristide avant d’être déposé–Hollande avait clarifié que pour lui, la dette française était simplement “morale.”
Nier que l’esclavage a eu des conséquences matérielles revient à nier l’histoire de France elle-même. La France réabolit l’esclavage sur le tard en 1848 dans ses colonies de Martinique, Guadfeloupe, Réunion et Guyane, maintenant départements et territoires français. Suite à cette décision, le gouvernement français montra qu’il comprenait bien le rapport entre esclavage et économie quand il décida d’offrir compensation aux anciens “propriétaires” de personnes esclavisées.
Le caractère racial de la fortune en France n’est pas une légende. En France métropolitaine, 14,4% de la population vit sous le seuil de la pauvreté. En Martinique et en Guadeloupe où plus de 80% de la population est afrodescendante, les taux de pauvreté étaient en 2017 respectivement de 33% et 34%. En Haïti, il montait à 58% (en 2012). Le revenu médian pour une famille française est de 1930 euros par mois, comparé à 150 euros en Haïti.
Ces différences sont la conséquence concrète du travail volé à des générations entières d’Africains et leurs descendants. Parce que l’indemnité qu’Haïti a du payer à la France représente la première et seule instance où un peuple anciennement mis en esclavage s’est vu forcer de compenser ceux qui l’avaient opprimé, Haïti doit être mise au coeur du mouvement global pour les réparations.
Cet article a été publié initialement en anglais dans The Nation.
