Aujourd’hui, la rue Garnier Pagès est souvent présentée comme une réussite indiscutable de la régénération urbaine à Fort-de-France sous le nom de la Rue Colorée. Pourtant, elle se trouve à un point de basculement critique. D’un côté, elle incarne la force de l’urbanisme tactique, capable de transformer rapidement et à faible coût un environnement dégradé. De l’autre, elle expose sa fragilité lorsqu’elle ne s’inscrit pas dans une politique publique continue d’amélioration de l’espace public.
Sans un engagement politique et citoyen renouvelé, le projet risque de glisser vers une privatisation progressive qui s’éloignerait de son ambition initiale: créer un espace public urbain libre, inclusif et accessible pour toutes et tous.
La genèse (2021–2023)
« Minima intervention, maxima expérience »
En 2021, la rue Garnier-Pagès reflétait la dégradation caractéristique du centre-ville de Fort-de-France : hégémonie de l’automobile, minéralisation excessive, morphologie en « rue canyon » limitant la ventilation naturelle et trottoirs étroits (70 à 90 cm). À cela s’ajoutait une vacance résidentielle et commerciale étouffante de 68 %, avec 21 bâtiments sur 31 complètement abandonnés. Réduite à une simple fonction de stationnement et de transit, la rue générait un fort sentiment d’inconfort et de stress urbain.
Pour imaginer d’autres possibles sous l’angle du Droit à la ville, des ateliers participatifs intitulés kisakafetadan12m2 ont été organisés par abitē en 2021, réunissant riverains, artistes, designers, étudiants d’architecture et autres professionnels.
La rue est le terrain de jeu, le salon commun.
En tant que politique sociale,
l’amélioration du logement passe par l’amélioration de la ville.
Plus on est pauvre, plus l’espace public est important.
Jan GEHL, urbaniste.
De cette dynamique est né le projet d’urbanisme tactique LORIZON, porté par abitē avec l’intervention des artistes/architectes de BOA MISTURA dans le cadre de la démarche VAN DAN VIL, lancé en mars 2023.
Ce projet ne devait pas seulement embellir une rue ou créer un lieu de vie nocturne. Avec LORIZON, l’idée était de tester une autre manière de faire la ville : entre tous les acteurs et les actrices participantes de la ville, de manière rapide et efficace, face au scepticisme institutionnel
initial, grâce à un financement privé et avec un budget restreint et une forte mobilisation citoyenne créative. La rue a été fermée aux voitures, repeinte, réinvestie par les piétons en une semaine. Et immédiatement, les usages ont changé : les gens marchaient, restaient, discutaient, mangeaient dehors, et la nuit ils chantaient, dansaient, festoyaient. La démonstration était simple : quand on rend de l’espace aux habitants, la ville redevient vivante.

« En 2021, la rue Garnier-Pagès reflétait la dégradation caractéristique du centre-ville de Fort-de-France » (@maximearmange)
Sous la devise « minima intervention, maxima expérience », la métamorphose du site s’est appuyée sur une transformation réversible et particulièrement abordable, avec un coût maîtrisé de 40 €/m². Cette philosophie s’est matérialisée par le tracé chromatique d’une fresque au sol de 770 m² redonnant la priorité absolue aux piétons. Cette chromatique est sortie des ateliers qu’on a réalisés entre riverains, commerçants et institutions de la rue, coordonnée avec l’équipe de BOA MISTURA et avec un intention de créer communauté. L’intervention devrait se compléter par l’installation de mobilier urbain en bois favorisant la pause et la convivialité, modules qui avaient été composés dans des ateliers kisakafetadan12m2. En parallèle, des potagers et de la végétation en pots ont été déployés afin de rafraîchir et dépolluer l’air environnant ainsi que pouvoir travailler l’appropriation citoyenne à long terme.
Les retombées observées lors de cette phase initiale ont pleinement confirmé la réussite de l’expérimentation. Sur le plan économique, au cours de trois ans, la vacance des bâtiments a chuté de façon spectaculaire, passant de 68 % à seulement 13 % (ne comptant plus que quatre bâtiments vacants), portée par une dynamique de rénovation du bâti et l’ouverture de nouveaux commerces, logements et projets. Sur le plan bioclimatique, les mesures de l’association KeBATI ont montré que la suppression de la voiture et l’application de la peinture au sol ont généré une baisse de la température ambiante allant de 0,5 °C à 2°C. Enfin, l’appropriation sociale s’est traduite par un sentiment de sécurité retrouvé : animée le jour par les déjeuners et la nuit par des événements, le Carnaval ou des marchés de créateurs, la rue s’est affirmée comme l’un des rares espaces du centre-ville perçus comme sûrs en soirée, portés par la présence humaine constante.
Le basculement
Le figement du projet et le risque de privatisation
Mais la Rue Colorée est aussi le symbole d’un projet urbain inachevé. Le problème, c’est que l’expérimentation s’est arrêtée au milieu du chemin. L’urbanisme tactique exige une évolution continue et une adaptation constante aux usages. C’est un outil urbain d’expérimentation et pas de projet pérenne.
Néanmoins, le site fait aujourd’hui face à une dégradation physique et bioclimatique marquée : la peinture au sol s’efface, la végétation publique a disparu, le mobilier en bois se détériore et aucun nouvel ombrage ni travail de désimperméabilisation n’a été entrepris. Par ailleurs, l’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite (PMR) n’est toujours pas assurée pour les accès aux bâtiments, ce qui contredit le principe même d’universalité de l’espace public.
Cette situation engendre une véritable marchandisation de l’espace : faute de confort climatique et de mobilier public d’assise gratuit, la rue ne devient agréable qu’à condition de consommer en terrasse ou de se réfugier dans des espaces intérieurs des commerces. Privés d’espaces gratuits pour s’asseoir ou flâner librement, les publics les plus vulnérables — tels que les enfants, les personnes âgées ou les personnes en situation de précarité — se voient progressivement marginalisés et déplacés du centre d’intérêt urbain.

« Cette chromatique est sortie des ateliers qu’on a réalisés entre riverains, commerçants et institutions de la rue, coordonnée avec l’équipe de BOA MISTURA et avec un intention de créer communauté » (Photo :
@maximearmange)
Cette réflexion est également essentielle sur le plan environnemental. Les bénéfices observés sur la Rue Garnier Pagès en matière de confort climatique demeurent limités tant qu’ils restent confinés à un périmètre restreint. Une stratégie globale du centre-ville associant végétalisation, désimperméabilisation des sols, continuités d’ombrage, apaisement des mobilités et création d’autres espaces publics qualitatifs permettrait de produire des effets bien plus significatifs à l’échelle du centre-ville.
Ainsi, la Rue Colorée ne devrait pas être considérée comme une destination autonome, mais comme l’un des maillons d’un réseau d’espaces publics complémentaires. L’enjeu n’est plus seulement de maintenir une rue attractive, mais de construire une continuité urbaine capable d’articuler différentes fonctions, différents publics et différentes temporalités afin de soutenir durablement la revitalisation de Fort-de-France.
Leçons internationales
La tactique comme passerelle, non comme fin en soi
Pour éviter que LORIZON ne devienne une parenthèse éphémère, il est utile d’analyser des modèles internationaux ayant réussi à intégrer l’urbanisme tactique dans des politiques publiques pérennes.
L’exemple de l’avenue du Consell de Cents à Barcelone est un des modèles urbains où se démontre qu’il est possible de rendre la ville plus aimable à travers l’expérimentation de l’urbanisme tactique et la participation citoyenne. En 2020, la mairie de Barcelone a élargi les trottoirs en supprimant des voies de circulation, a délimité ces nouveaux espaces par un pavage en asphalte orné de divers motifs graphiques, a installé du mobilier urbain pour favoriser la détente et a planté des arbres. Elle a attendu que les habitants s’approprient ces espaces, a étudié comment optimiser les zones publiques, comment les commerces réagiraient et comment créer une zone piétonne bénéfique à tous les secteurs de la ville (économique, culturel, social et environnemental). En 2023, le projet de piétonisation complète de 3,5 km d’avenue a été achevé, intégrant des zones de détente, des commerces, des aires de jeux, des espaces verts et, surtout, une initiative axée sur la participation citoyenne.
La Ville Aimable, qu'est-ce que c'est ?
Le terme « aimable » est ici mobilisé dans toute sa polysémie. D’une part, il renvoie à la notion de la ville qui mérite d'être aimée, désignant un espace urbain désirable, vivant et bienveillant, capable de garantir l'épanouissement en harmonie de ses habitants. Voir 14 actions pour une ville aimable, notre plaidoyer publié par abitē au début de l'année 2026.
Cette réflexion rejoint les travaux d’Antonella Bruzzese (Politecnico de Milan), sur l’urbanisme tactique et le programme Piazze Aperte à Milan , qui a transformé durablement des espaces routiers en places publiques. Le programme a déjà réalisé 52 interventions, représentant plus de 56 000 m² d’espaces rendus aux citoyens.
Le cas de Piazze Aperte alimente les méthodologies de l’institutionnalisation de l’urbanisme tactique et la possibilité de penser l’espace public comme un bien commun négocié. L’enjeu pour le projet LORIZON est alors de faire en sorte que l’expérimentation ne reste pas exceptionnelle, mais devienne une forme stable de gouvernance capable d’articuler urgence d’action et vision de long terme.
Un projet isolé
La nécessité d’une vision urbaine globale
Les rues et leurs trottoirs, principaux espaces publics d’une ville, sont ses organes les plus vitaux. Quelle est la première chose qui nous vient à l’esprit quand on pense à une ville ? Ses rues. Si les rues d’une ville semblent intéressantes, toute la ville semble intéressante ; si elles paraissent mornes, toute la ville paraît morne. »
Jane Jacobs, théoricienne de l’urbanisme
La principale limite du projet LORIZON réside dans son isolement. La transformation n’a concerné qu’une seule rue et fonctionne aujourd’hui de manière marginalisée, sans être intégrée à une stratégie globale de revitalisation du centre-ville. Or, une intervention ponctuelle ne peut à elle seule répondre à l’ensemble des enjeux urbains d’un centre historique comme celui de Fort-de-France.
La qualité d’une ville repose sur une répartition cohérente des fonctions et sur leur complémentarité. Les activités résidentielles, économiques, culturelles, administratives ou de loisirs ne peuvent être dissociées sans générer des déséquilibres urbains. Comme l’ont montré de nombreux travaux sur la mixité fonctionnelle depuis Jane Jacobs, la vitalité urbaine dépend de la coexistence de différents usages capables de faire vivre la ville tout au long de la journée et de la semaine.

« Ainsi, la Rue Colorée ne devrait pas être considérée comme une destination autonome, mais comme l’un des maillons d’un réseau d’espaces publics complémentaires » (photo :
@maximearmange)
C’est précisément le défi majeur de Fort-de-France : l’incessante commercialisation du centre-ville a développé une ville unifonctionnelle, partagée entre le commerce et les institutions de la capitale, figée en horaires, sans pour autant attirer l’attention des porteurs de projets résidentiels ou d’autres leviers de dynamisation urbaine. Dans ce contexte, marcher dans Fort-de-France est difficile. La chaleur écrase les trottoirs, le soleil tape sur le bitume ainsi que sur le métal des voitures, l’humidité stagne entre les bâtiments et la marche devient un véritable pot-pourri d’obstacles. Les bancs brillent par leur absence dans les rues du centre, la végétation reste concentrée sur quelques rares places, les dents creuses se multiplient et l’éclairage public demeure intermittent dans certaines rues. L’espace public risque ainsi de perdre sa nature de bien commun démocratique pour devenir un théâtre conditionné par la consommation privée.
Coda
La poétique de la rue et le droit au futur
La Rue Garnier-Pagès aurait pu devenir un modèle d’adaptation au climat martiniquais : des sols perméables pour limiter la chaleur, des bancs publics pour se reposer, des ombrières pour réduire l’absorption calorique, ainsi qu’une végétation dépolluante capable de rafraîchir naturellement l’espace. Aujourd’hui encore, il n’existe aucun aménagement de confort résilient : pas d’accessibilité PMR, peu d’entretien, très peu de mobilier urbain et aucune adaptation climatique.
Cette situation révèle un problème plus large : Fort-de-France manque d’une vision urbaine globale à court et moyen terme, portée par une programmation réaliste et des moyens à la hauteur de ses ambitions. La voiture occupe une place disproportionnée dans des rues pourtant étroites. Les transports publics ne sont pas adaptés aux parcours des habitantes et habitants du centre-ville. La quasi-totalité des trottoirs demeure impraticable en raison d’obstacles tels que les bornes de paiement, les poubelles mal positionnées ou les dégradations de la chaussée. Pendant ce temps, des bâtiments entiers restent abandonnés pendant des années alors qu’ils pourraient accueillir des logements, des commerces ou des équipements publics.
Le plus frustrant réside dans le fait que la Rue Colorée a déjà prouvé qu’une autre ville était possible. Avec très peu de moyens, cette rue a réussi à ramener de la vie, de la sécurité ainsi que des dynamiques de rénovation dans le centre.
Une ville ne se transforme pas uniquement avec de la peinture au sol : elle se métamorphose grâce à une stratégie urbaine continue.
Le projet LORIZON n’est donc pas un échec, mais il pourrait le devenir s’il n’est pas suivi d’une véritable vision politique citoyenne capable de transformer durablement la ville. Alors qu’attendons-nous ?
LA VILLE
EST BIEN
MEILLEURE
QUAND NOUS
LA CONSTRUISONS
ENSEMBLE !
Slogan de VAN DAN VIL, abitē 2023.
Chez abitē, nous avons conçu le projet de la Rue Garnier-Pagès pour améliorer la vie au centre-ville de Fort-de-France. La publication Facebook de l’usager Franck Vasko résume avec une grande finesse la manière dont la citoyenneté perçoit et vit cette rue :
J’avais prévu de traverser la rue Garnier-Pagès en cinq minutes.
Erreur monumentale.
À peine engagé dans cette faille spatio-temporelle peinte à même le bitume, j’ai compris que quelque chose clochait. Les couleurs ne restaient pas à leur place. Elles se tortillaient sous le soleil martiniquais comme des serpents psychédéliques. Le jaune attaquait le bleu. Le rose complotait contre l’orange. Une insurrection chromatique en plein centre-ville.
Fort-de-France avait manifestement décidé de saboter la réalité.
Partout ailleurs, les centres-villes meurent lentement. Les vitrines se vident. Les passants marchent vite pour éviter de regarder le cadavre économique. Ici, quelqu’un a pris le cadavre, lui a mis des lunettes de soleil, un cocktail dans la main et une sono branchée à fond.
Le résultat est profondément suspect.
Des gens sourient.
Volontairement.
Au moment de la publication de cet article, la Mairie de Fort-de-France en collaboration avec les commerçants de La Rue Colorée a refait la peinture au sol avec l’aide des bénévoles. Par contre, la responsabilité de rendre la ville plus accessible, plus habitable, plus éco-responsable et plus adaptée aux futures conditions climatiques n’est pas dans l’agenda.
References
abitē. (2023). VAN DAN VIL : Projet de dynamisation et valorisation urbaine à Fort-de-France. Consulté le 28 juillet 2026, sur https://asso.abite.fr/portfolio/van-dan-vil/
abitē. (2026). 14 actions pour une ville aimable. Consulté le 28 juillet 2026, sur https://asso.abite.fr/portfolio/14-actions-pour-une-ville-aimable/
Lefebvre, Henri. (1968). Le Droit à la ville. Paris : Éditions Anthropos.
Gehl, Jan. (2012). Pour des villes à échelle humaine (trad. de Cities for People par C. Bédard). Montréal : Éditions Écosociété.
Gehl, Jan. (2013). La vie entre les bâtiments : utiliser l’espace public (trad. de Life Between Buildings). Montréal : Éditions Écosociété.
Harvey, David. (2010). Justice sociale et la ville (trad. de Social Justice and the City par F. Dufaux). Paris : Éditions Inculte.
Jacobs, Jane. (2012). Déclin et survie des grandes villes américaines (trad. de The Death and Life of Great American Cities par C. Le Caisne). Paris : Éditions Parenthèses.
Montaner, Josep Maria, & Muxí, Zaida. (2011). Arquitectura y política : ensayos para mundos alternativos[Architecture et politique : essais pour des mondes alternatifs]. Barcelone : Editorial Gustavo Gili.
Blancafort, Jaume, & Reus, Patricia. (2016). La participación en la construcción de la ciudad [La participation dans la construction de la ville]. Carthagène : Ediciones Universidad Politécnica de Cartagena.
Col·lectiu Punt 6. (2020). Urbanisme féministe : Pour une transformation radicale des espaces de vie (trad. par A. Martinez). Paris : Éditions Cambourakis.
Fontcuberta-Rubio, David. (2023). De la participation citoyenne à la transformation urbaine [Conférence vidéo]. TEDxFortDeFrance, YouTube.

