L’alliance impossible
Cette série a été complétée le Lundi 16 Mars.
Le premier tour des élections municipales Fort-de-France a rendu son verdict et il délivre une équation improbable.
Sur 21114 votes exprimés, Didier Laguerre l’emporte avec 9343 voix et 44.65% des suffrages. Au second rang, la liste menée par Francis Carole en coalition avec Béatrice Bellay : 4637 voix et 21,96% des suffrages. Le choc, c’est le score effectué par le PLP et la liste menée par Steeve Moreau avec 4476 voix et 21,30% des suffrages. Enfin, qualifiée pour le second tour, la liste menée par Nathalie Jos pour 2165 voix et 10,36% des suffrages.
Première leçon, le PLP a réussi son pari et de devenir faiseur ou défaiseur de roi à Fort-de-France. Mieux encore, avec une participation qui a progressé de 12.63 % (75% d’abstention en 2020) soit environ 6711 voix exprimées en plus sur cette élection, ils ont raflé l’essentiel de cette progression dans la participation entre 2020 et 2026. Participation qui reste tout de même extrêmement faible puisque l’abstention reste au score impressionnant de 62.36%. Elle était de 58% en 2014. Le PLP rafle 66% de ces nouveaux électeurs. Il est probable que la campagne du PLP a mobilisé des électeurs qui ne participaient plus au jeu électoral, mais aussi qu’il a remobilisé des gens qui s’en étaient désintéressés.
Deuxième leçon, le PPM continue son érosion électorale dans la ville qui l’a vu naître. Malgré une participation accrue de plusieurs milliers de voix, Didier Laguerre a perdu 371 voix entre les deux scrutins de 2020 et 2026. Il en a perdu plus de 3000 si l’on compare à sa première élection en 2014. L’enjeu du second tour sera de voir si le PPM a toujours une réserve de voix suffisante pour remporter la mise.
Troisième leçon, l’union Carole/Bellay n’a pas eu le succès envisagé. En 2014, Francis Carole remporte en son nom 8403 voix. En 2020, il ne rassemblait déjà plus que 2673 voix. Cela veut dire que Béatrice Bellay n’aurait rapporté qu’environ 2000 voix dans cette élection, très très loin de son score aux législatives de 2024. Cela la place dans les scores historiques de la FSU quand elle présente une liste à Fort-de-France. Si l’on observe cette hypothèse, Francis Carole revient à son score lorsqu’il s’est présenté pour la première fois en 1995 aux municipales à Fort-de-France (2472 voix). Là encore, il semble que les progrès dans la participation se sont faiblement traduits sur cette liste.
Ils se sont par contre traduits sur la liste de Nathalie Jos de Péyi A qui a presque doublé ses voix en six ans, passant de 1220 voix à 2165 voix. Cela la met dans une position intéressante pour négocier une alliance au second tour. Oui, mais laquelle ?
Les mathématiques semblent simples, si les choses restent en état, Carole + Moreau + Jos = 53.62 %. Si ces listes s’allient, potentiellement, elles peuvent remporter l’élection. Mais c’est là qu’il faut sortir des maths pour rentrer dans l’humain et avoir une analyse plus granulaire. Cette alliance à trois est impossible.
D’abord, parce qu’il s’agit d’une alliance à quatre. La liste Carole et Bellay, qualifiée par maints observateurs comme “l’alliance de la carpe et du lapin” est déjà une alliance compliquée. Il y a un contraste dans la figure publique des deux personnages qui semblent froisser des électeurs dans leur deux camps respectifs. Sur les derniers mois, je ne peux plus compter le nombre de personnes qui m’ont contacté pour me dire dans un sens, “je voulais voter Bellay, mais avec Carole c’est impossible” et dans l’autre “j’aurais voté Carole, mais Bellay, je ne peux pas”. Mais cette tension est beaucoup plus profonde.
Politiquement, elle combine deux partis dont les idéologies s’opposent plus qu’elles ne s’allient sur les cinquante dernières années de la politique martiniquaise. Vous pouvez lire notre présentation de la FSU ici.
Francis Carole est sensé être un indépendantiste et un anticolonialiste. C’est un ancien membre de l’Association Générale des Etudiants Martiniquais (AGEM). Fondée en 1958, elle représente les étudiants martiniquais en Hexagone. C’est l’une des organisations fondatrices dans l’apparition de l’idée d’autonomie et d’indépendance de la Martinique. Ses membres se retrouvent dans toutes les tendances dites d’extrême gauche en Martinique lors de notre histoire contemporaine. Lors du Seizième congrès qui se tient à Nanterre en 1983, l’AGEM affirme “son soutien et sa participation à la lutte pour l’indépendance nationale et l’édification de la société nouvelle sous la direction de la ligne des ouvriers et paysans”. Francis Carole est président de l’organisation à ce moment. Il devient par la suite membre du Comité National des Comités Populaires (CNCP), parti d’extrême gauche anticolonialiste et indépendantiste créé dans la suite du mouvement Asé Pléré An Nou Lité (APAL). Il est le candidat du parti à Fort-de-France en 1995. Suite à des dissensions internes, il crée son propre parti en 1999, le Parti pour la Libération de la Martinique (PALIMA) avec d’autres cadres partis du CNCP. Il s’agit de « préparer le peuple martiniquais à la construction d’une société émancipée de la domination coloniale et débarrassée de l’oppression sociale ». Idéologiquement, il est très très différent de Béatrice Bellay qui aime à porter son écharpe Bleu Blanc Rouge lors des manifestations républicaines officielles. Cela est un interdit pour un élu autonomiste ou indépendantiste martiniquais.
L’une des raisons pour laquelle cette alliance a fait grincer tant de dents c’est qu’il y a un précédent récent. En 2015, lors des élections pour la toute nouvelle Collectivité Territoriale de Martinique, l’alliance des Patriotes, menée par Alfred Marie-Jeanne, qui rassemble toutes les forces d’extrême gauche qui s’identifient comme nationalistes, décide de faire alliance avec la droite assimilationniste, ceux-là même qui avaient fait campagne après campagne contre l’existence d’une évolution statutaire, pour remporter la majorité contre la liste menée par Serge Letchimy. Ce cataclysme crée un choc durable dans la politique martiniquaise. Plus grand chose n’a de sens. Cette alliance montre peut-être qu’il n’y a plus de projets politiques collectifs ambitieux portés par les organisations politiques de notre société. Francis Carole fait partie de cette nouvelle majorité. Il est membre du conseil exécutif de la CTM chargé des Affaires sociales, de la Santé et des Solidarités.
Retour à 2026. Première indication des équilibres internes qu’il a fallu trouver : le fait que la député sortante de la circonscription n’ait pas voulu, ou pu, être tête de liste indique que dans cet accord c’est Francis Carole qui doit être le numéro 1. Si ils gagnent, le maire c’est lui. En outre, cette alliance se fait entre deux organisations sociologiquement différentes. Béatrice Bellay a une petite garde rapprochée, pour compléter la liste il a fallu donner des places importantes à des jeunes au passé militant et politique très récent et donc à la légitimité toute fragile. Au PALIMA, il y a des militants qui sont des professionnels de la politique, souvent engagés depuis cinquante ans dans la vie publique. Leur positionnement, même négocié, est inamovible.
Cela rend une coalition avec une liste comme celle de Nathalie Jos, dont le score ne peut pas pousser à réclamer beaucoup de places, évidente. Par contre, une coalition avec le RPPRAC semble presque impossible. Tout d’abord parce que Rodrigue Petitot et son candidat Steeve Moreau sont dans une stratégie de disruption de l’ordre politique tel qu’il existe. Les résultats du premier tour poussent naturellement à voir jusqu’où ils peuvent pousser au second tour pour établir, au sortir de ces municipales, leur poids véritable dans la politique martiniquaise en vue des élections à la CTM de 2028. En outre, rejoindre une alliance aussi complexe (PS, PALIMA, Peyi A), placerait immédiatement le PLP dans la position d’un parti comme les autres, capables de toutes les contradictions pour arriver au pouvoir malgré une communication publique qui dit le contraire. Il y a aussi la possibilité que du fait des scores réalisés sans alliance par le PLP, ceux-ci réclament d’être en position de leadership. Plus prosaïquement, Steeve Moreau n’a pas quitté une position d’adjoint au Maire, pour redevenir adjoint au Maire. Les négociations ne peuvent qu’achopper sur cette position de tête de liste. Et ce n’est pas le style du président du PLP de faire des concessions.
Deuxième point de blocage, il y a les rapports viciés et virulents entre Béatrice Bellay, ses colistières, et Rodrigue Petitot. Celui-ci a accusé celles-ci de vouloir récupérer son combat contre la vie chère dans des termes souvent offensants. Ces dernières ont dénoncé son sexisme et son homophobie. Plusieurs vidéos ont circulé en ce sens entre les parties au cours de l’année 2025. Dès le débat sur Martinique la 1ere après le premier tour, la chose semblait mal emballée. Clément Charpentier-Tity, le second de Francis Carole, a immédiatement fait une déclaration dans le sens d’une alliance avec le PLP. Gladys Roger, présente elle-aussi, avait réagi très froidement en disant qu’elle ne voyait pas le PLP appelé à voter pour “Madame Béatrice Bellay”. De fait, toute négociation entre ces trois parties plaçait Béatrice Bellay, mais surtout ses colistiers et colistières dans une position de faiblesse. Ce serait eux qui devraient faire de la place pour les candidats de la liste PLP.
En ce sens, le principal enjeu de cet entre-deux-tours serait de savoir vers qui se dirigera Nathalie Jos. Le PLP est proche de Péyi A, mais peut-être pas sur Fort-de-France vu qu’ils n’ont pas fait liste commune. Dans l’autre sens, peut-être qu’il est plus facile de s’unir entre professionnels de la politique, rôdés aux recherches d’équilibre et aux arbitrages respectueux des parties. Sauf surprise, et on en revient aux mathématiques, il est probable que le vainqueur de ces élections soit encore Didier Laguerre. Mais est-ce vraiment l’information la plus importante à retenir de ces élections ?
Edit : Les discussions et échanges de cette semaine entre les trois listes insurgentes ont confirmé toutes ces hypothèses. Carole, Bellay et Jos ont fait liste commune. Le PLP continue de pousser son avantage. Enfin sauf la dernière, résultats demain.
Fort-de-France va-t-elle tomber ? est une série. La suite demain.
Césaire-Ville
Christ
Première secousse
Pour le Peuple ?
L’alliance impossible
Pour qui « la République des Quartiers » ?

