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Pour le Peuple ?

En Juillet 2024, les vidéos TikTok d’un personnage surnommé “le R” agitent les réseaux sociaux. Il dénonce la vie chère aux Antilles, notamment les prix dans la grande distribution et demande un alignement des prix sur tous les produits, notamment importés, depuis l’Hexagone. Il donne jusqu’au 1er Septembre pour que les distributeurs et les pouvoirs publics trouvent une solution. Une table ronde est organisée par la Préfecture et la CTM, rassemblant tous les acteurs de la grande distribution aux multinationales du transport maritime, le 5 Septembre 2024.

Le R, de son vrai nom Rodrigue Petitot, a créé en 2023 un mouvement qui s’appelle le “Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens”, le RPPRAC. Il est visible dans une série de reportages réalisés par une télé azerbaïdjanaise sur la décolonisation dans les Outre-mer français. J’y figure aussi d’ailleurs, je me demandais ce que l’Azerbaidjan venait chercher chez nous. Il mène ce mouvement à ce moment avec Gwladys Roger et Aude Goussard. La première table ronde échoue et les discussions se poursuivent pendant presque un an de manière rocambolesque. La Martinique est en feu. Pendant plusieurs mois, j’emmène mon fils à la crèche en passant entre des véhicules décharnés, des dépôts d’ordures incendiés pendant la nuit afin de bloquer les routes et les ronds-points et des camions militaires.*

Une semaine avant la première table ronde, une source m’avertit que si le R n’obtient pas ce qu’il veut, la Martinique va brûler. Comment est-il possible que quelqu’un de méconnu à ce moment, qui n’est affilié à aucun syndicat ou parti, soit en capacité d’accomplir une telle tâche ? Pourtant, c’est bien ce qui s’est passé.

Au début, je ne pensais pas avoir déjà rencontré ou vu Rodrigue Petitot. Mais c’était faux. Son visage est présent sur les vidéos que j’ai archivées de la crise COVID. Quand les hôpitaux sont bloqués par les antivax par exemple. J’ai bien reçu une vidéo où il sermonne fortement quelqu’un qui lui doit de l’argent. C’est bien d’argent qu’il s’agit ? Ha !

Rodrigue Petitot a aussi participé dans le public à un Atelier de la Fabrique décoloniale avec le politiste Fred Reno au début de l’année 2024 . L’événement était bondé. Aude Goussard était au premier rang, devant moi, en train de prendre des notes furieusement sur son carnet. J’ai rencontré Rodrigue lors des débats qui ont duré plus de trois heures ce jour-là.

Dans nos événements, la parole est ouverte à tous. Nous ne laissons pas volontairement les professionnels de la politique l’immobiliser. Rodrigue Petitot, grand bonhomme debout tout au fond, a attendu son tour. Puis il est resté à la fin, il voulait parler. Le col de son polo vert était fermé, il ne portait qu’une petite chaîne en or tout autour du cou. Avec d’autres, me dit-il, on construit un mouvement, on a besoin de vous. J’étais incertain, on a échangé nos numéros. Je n’ai pas eu de nouvelles.

Rodrigue Petitot, je le connais. Quand je l’ai approché, il y avait un fort sentiment de familiarité. Il ressemble à ceux avec qui j’ai grandi. Ces garçons dont le corps qui devient trop grand fait peur. Ces garçons qui ne savent pas rester en place. Qui ne correspondent pas aux codes du gentil garçon bien propre sur lui qu’attend l’école. Ces garçons qu’il faut casser et mettre à la marge. Il ressemble à des amis d’enfance, à des gens de mon âge, à des plus jeunes, à d’autres plus vieux. Il ressemble à des membres de ma famille, un peu perdus à l’adolescence qui sont sur le point de ou qui commencent à. Ces garçons dont on ignore l’étincelle dans les yeux pour mieux leur dire qu’ils n’ont pas d’avenir. Tout cela lui est probablement arrivé. Il me ressemble à un moment de ma vie, peut-être. Il ressemble à beaucoup de gens en Martinique, sûrement.

Le RPPRAC devient un mouvement important. Certains rassemblements en Martinique rassemblent environ trois mille personnes, notamment à leur siège, sur le marché agricole de gros qui se trouve à Dillon. Contrairement à ce qui a pu être dit, ici ou là, il ne s’agit pas des plus grosses manifestations des années 2020 en Martinique : celle contre le chlordécone en début 2021 rassemble près de vingt mille personnes. Les manifestations du RPPRAC en 2025 mobilisent beaucoup plus de monde dans l’Hexagone. La question de la vie chère touche aussi une corde sensible de la diaspora. Je reçois des vidéos de mes oncles et tantes, qui votaient RPR à l’époque du règne de Chirac à Paris, qui participent aux manifestations, le visage déterminé. 

De tous les « militants » que j’ai rencontrés depuis mon retour en Martinique, Rodrigue Petitot est le seul que l’on peut qualifier d’animal politique. Il maîtrise notre oralité et ses codes, rien à voir avec les bourgeois et petits bourgeois qui se sont fait connaître avec des statues déjà décapitées, dépouvoirées, et qui jouent, comme des acteurs jouent, une ancestralité superficielle, formatée pour leur milieu et les intellectuels « décoloniaux » tout aussi superficiels dès qu’il s’agit de chez nous. Il sait mobiliser et faire le sale boulot du travail d’organisation.

Son coup de génie aussi, c’est de s’attaquer à ce qui devrait être le sujet principal en Martinique : la lutte contre la pauvreté. La lutte contre la précarité. De se battre pour sortir les gens de la misère.

Mais c’est sur les réponses que nous différons : sa solution et sa revendication pendant tous ces mois c’est d’aligner les prix des produits importés depuis l’Hexagone. Que la bouteille d’Evian se vende au même prix à Aulnay qu’à Fort-de-France. Et rien d’autre. D’ailleurs le R répétera à plusieurs reprises qu’il « n’en a rien foutre de la production agricole locale », qu’il « n’aime pas les bananes jaunes » mais « le riz et les pâtes ». D’ailleurs, selon les interviews, Le R revendique fièrement d’être français et de vouloir être traité comme un citoyen français. Tout en ayant comme mot d’ordre en Martinique, « on est chez nous ici ».

Les revendications du RPPRAC, si elles avaient abouti, auraient mis fin, en tout cas sur un horizon plus moins lointain, à toute possibilité d’une émancipation de la Martinique. En plus d’être des solutions court-termistes qui limitent les gains sociaux ou politiques à la capacité de consommer comme un aliéné. Pardon, comme un bon petit français. Des sources proches des services de l’Etat étaient choqués par la colonialité des revendications, par le fait qu’elles aboutissaient, de fait, au contrôle total et entier de la France sur nos devenirs.

Pas mal d’intellectuels et d’artistes « décoloniaux » ont applaudi depuis leur métropole. Le RPPRAC a aussi été soutenu par nombre de militants locaux, dont certains anciens de la lutte, révolutionnaires socialistes, combattants ouvriers, indépendantistes, des gens qui auraient pu écrire mot pour mot ce que je viens d’écrire, mais, peu avares de trahir une énième fois leurs idées et leurs combats, ils ont soutenu ce mouvement qui voulait renforcer le capitalisme colonial en Martinique.

Le R n’aime pas le PPM et la plupart des partis traditionnels. “Ce sont des menteurs et des manipulateurs”. Il lance son parti : le Parti Pour le Peuple (PLP). Aude Goussard, qui elle aussi avait pris une ampleur surprenante, notamment lors des manifestations à Paris, est écartée. Steeve Moreau, ancien cadre PPM, adjoint du maire Didier Laguerre, le rejoint. Le RPPRAC qui avait des ambitions sur plusieurs territoires n’a pas réussi. En Guadeloupe, la relation avec les Tholassy et potentiellement le RN a fait que toutes les forces de gauche ont dénoncé son implantation. En France, la jeune leader qui avait émergé des manifestations s’est aussi faite écartée par le R lors d’un live web.

Il semble que le R ou Gladys Roger ne peuvent pas se présenter aux élections. Ils ne sont pas présents en tout cas sur la liste de Steeve Moreau à Fort-de-France. C’est étrange. On se doit de discuter les zones d’ombre sur le passé du R. Non pas pour l’y réduire mais pour bien comprendre les enjeux qui se présentent devant nous. Tout d’abord, de tout ce que j’ai pu entendre, le R n’était pas un petit vendeur de zèb devant son immeuble.

Comme dans bien des cultures, il y a chez nous une fascination pour le bandit rebelle qui prend fait et cause pour les plus faibles. Celui qui s’oppose à l’Etat colonial, aux forces de l’ordre, qui suspend et transgresse leurs autorités, celui qui prend des chemins de traverse, hérite de fait de certains attributs de la figure du marron. Sans remonter trop loin : il y a Beauregard. Il y a Marny. Il y aussi la figure de ce que l’on appelle le major de quartier : figure souvent masculine de petite criminalité qui tient son territoire, héros populaire qui danse le ladja jusqu’à ce que le sang coule, joueur de sèbi invétéré mais qui peut se révéler aussi conteur et badjoleur. Tout cela la bouche sertie de dents en or. C’est tout cela le major.

Dans le contexte politique d’après seconde guerre mondiale en Martinique, il n’y a pas un parti qui n’a pas établit des relations d’une forme ou d’une autre avec ces majors lors des campagnes électorales. Ceux-ci font partie des réseaux de clientèle, maintiennent la sécurité lors des campagnes, font les coups sur les opposants. Il se tisse ainsi un réseau complexe de liens sociaux interdépendants entre les habitants de ces quartiers, les élus, les partis, et ces figures qui naviguent entre plusieurs mondes. Un réseau fait de codes, d’habitudes, d’échanges réciproques bien compris entre tous les acteurs.

Tout cela, c’était avant l’explosion du trafic de cocaïne aux Antilles à la fin des années 1980. C’était avant l’épidémie de crack qui a ravagé tant de personnes, surtout chez les plus fragiles, mais qui a aussi touché toutes les couches de la société : combien d’histoires de cet avocat, de ce médecin, de cet artiste qu’il a fallu chercher dans une mangrove pour essayer de le faire arrêter de fumer la pipette du diable. La misère criarde que chacun peut voir dans Fort-de-France vient de ce moment-là. Beaucoup d’habitants historiques ont fui le centre-ville et les quartiers alentours quand ils le pouvaient.

Il y a trente ans, la Martinique n’était qu’un point d’éclatement du trafic de drogue, de la route qui part de l’Amérique du Sud vers les Etats-unis ou l’Europe. Pas de piste d’atterrissage pour le cartel de Cali comme il peut y en avoir dans bien des îles de la région. Pas de partis soudoyés par l’argent de la coke. Enfin, que l’on sache. Bien sûr, il y a eu des choses : des fortunes construites subitement sans que l’on sache comment. Des corps probablement enterrés dans des fondations d’immeubles. De la violence et des règlements de compte. Une fois, dans ma petite commune rurale du Saint-Esprit, des mecs ont débarqué sur mon terrain de basket avec des canons sciés à la recherche d’un gars de la commune qui leur devait de l’argent. Ce n’est qu’un exemple basique de ce qu’a été de grandir dans des milieux populaires en Martinique entre les années 1990 et 2010.

Mais aujourd’hui, l’intensité de cette violence est autre et elle reflète l’ampleur qu’a pris le trafic sur le territoire. Le prix de la brique de neige est quasi-similaire au point de départ, ce qui veut dire que de point d’éclatement, la Martinique est devenu un hub du trafic dans la région. On attrape des bateaux avec des tonnes de schtroumpf à bord. Des joueurs de football avec 100kg de poudre dans leurs valises. Depuis 2024, chaque semaine délivre ses morts. Quand je discute avec des gens qui travaillent avec les quartiers populaires, ils m’expliquent que dorénavant, ils sont parfois accueillis par des nervis avec des armes d’assaut en bandoulières qui leur disent de ne pas rester là. Notre pays est abreuvé d’armes.

Il y a dix ans, on arrêtait Kévin Doure, juste avant qu’il puisse fuir pour Dubaï. Le « Pablo Escobar français » est Martiniquais. De Fort-de-France. Un gars simple, peu flashy, qui semblait juste gérer une petite entreprise d’import-export. Nos dealers ont du talent. Nos dealers sont des génies. Il semble avoir structuré sur le territoire la première organisation sérieuse de narcotrafic. Quelques arrestations ne suffisent pas à démanteler un réseau pareil. Il se recompose, il prend d’autres formes. Qu’en est-il ?

Il s’est opéré un changement de paradigme et d’échelle autour du narcotrafic en Martinique. Et la figure folklorique, presque sympa, du major n’est plus vraiment opérante, même si on essaye de la sauver avec ce terme bizarre de « grand frère », venu de la Mère-Patrie, qui n’existait pas chez nous il y a quinze ans. Il y a quelque chose qu’il faut bien comprendre : un gang impliqué dans du narco trafic n’est plus ton major de quartier. Ses logiques sont internationales, il n’en pense pas grand chose de ton clientélisme. Il y a des portes qu’on ouvre qui sont impossibles à fermer. Nous ne sommes plus dans le clientélisme tel qu’il se construit après-guerre, nous sommes dans un renversement des loyautés, dans l’apparition de logiques ultracapitalistes, et où la loi du plus fort et du plus violent l’emporte. Or, pour qui connaît les sociétés caribéennes et latino-américaines, pour qui pense la Martinique dans son espace géographique et culturel, les gangs issus du narcotrafic finissent toujours par faire de la politique. A noyauter la politique. A noyauter la société.

Se posent alors deux hypothèses : le R est ce qu’il dit qu’il est, un repris de justice qui a fait amende honorable, et qui se rend compte que la vie est intenable ici pour les plus fragiles. Il avance comme il le sait et comme il l’a appris et se forme politiquement au cours de sa démarche militante. Ou alors : des logiques beaucoup plus dangereuses se mettent en place chez nous. Tous les médias (notamment métropolitains) qui ont les moyens et l’expertise pour ce genre d’enquête ne l’ont pas fait. Le doute reste, et les deux options sont dramatiquement opposées.

Comme souvent, nous ne pourrons compter que sur nous pour nous sauver si c’est la seconde option qui se vérifie.

*Ce texte est une version beaucoup plus courte d’un essai intitulé La Ballade de la vie chère qui raconte cette période en Martinique.

Fort-de-France va-t-elle tomber ? est une série. La suite demain.
Césaire-Ville
Christ
Première secousse
Pour le Peuple ?
L’alliance impossible
Pour qui « la République des Quartiers » ?