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Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Claude Lévi-Strauss, Race et Culture

Au tournant des années 90, Nicolas Sarkozy est encore un apprenti, un jeune – prometteur et précoce – du RPR d’alors, un petit ouistiti si l’on peut dire, mais loin des grands mâles dominants du parti comme Chirac, Séguin ou Pasqua. Mais cette histoire de singeries n’est pas que celle de l’extrême-droite et de la droite parlementaire française, c’est l’ensingement de toute une société, de sa classe politique, de son monde médiatique qu’il s’agit de décrire.

« Par contre, nous avons l’avantage de posséder, à Paris, une tribu d’Apaches dont les hauteurs de Ménilmontant sont les Montagnes rocheuses. Ceux-ci font beaucoup parler d’eux […]. Ce sont des jeunes hommes pâles, presque toujours imberbes, et l’ornement favori de leur coiffure s’appelle les rouflaquettes. Tout de même, ils vous tuent leur homme comme les plus authentiques sauvages, à ceci près que leurs victimes ne sont pas des étrangers envahisseurs, mais leurs concitoyens français.

Henri Fouquier, Le Matin, 12 Décembre 1900

C’est rigolo l’imaginaire colonial. Je sais, j’en parle depuis cette histoire de goyave, pardon d’être pénible, mais je n’y peux rien si cet imaginaire irrigue nos représentations, nos mots, nos symboles, même les plus innocents. Prenez ces “Apaches” du début du siècle dernier, nom choisi pour une bande de jeunes délinquants terrorisant Paris. Choisi, car “ils vous tuent leur homme comme les plus authentiques sauvages”. Le sauvage décrit n’est pas l’homme pur et innocent rousseauiste, c’est un homme non-civilisé, qui obéit à ses instincts primaires, c’est un animal. Et un animal incontrôlable, meurtrier, qui a la rage ; on peut y aller de toute sa force, on peut le tuer. 

On voit ici une continuité dans la formation du langage de l’altérisation du criminel qui se fait par l’utilisation du mystère, de l’étrangeté, de la sauvagerie des peuples colonisés. L’Apache, utilisé aussi dans le vieil argot du début du XXe siècle pour décrire les étudiants d’Outre-Mer, deviendra “sauvage”, “sauvageon”, “caïd”, non plus par désir d’exotisme, mais parce que les barbares sont passés derrière les portes.*

“Sauvageons”, petits sauvages, enfant issu d’un peuple sauvage. Le terme, son intention, l’imaginaire qu’il mobilise est évident. Bien entendu, la déclaration de Jean-Pierre Chevènement à l’époque sera qualifié de “dérapage” par certains ministres du gouvernement Jospin (Voynet, Aubry, Guigou) mais sans plus. Chevènement essaiera d’expliquer bien longtemps après, en 2007 à travers son blog, puis en 2014 à travers un tweet, qu’il ne voulait pas dire pas dire cela mais faisait référence à un terme de botanique, le sauvageon serait ainsi un “arbre non greffé”. De qui se moque-t-il ? Cela veut dire exactement la même chose !

En 2016, Chevènement est nommé à la tête de la Fondation de l’Islam de France, et, lors d’une interview sur France Inter, il s’empresse de lever tout doute sur sa vision généreuse, de gauche, républicaine de la France :

Il y a à Saint-Denis par exemple, 135 nationalités, mais il y en a une qui a quasiment disparu.

Jean-Pierre Chevènement

Le signal donné par Chirac et Chevènement, deux figures centrales de la politique française des quarante dernières années, des chefs de parti, de courants, ministres, Premier ministre puis Président en ce qui concerne Chirac, c’est qu’il était OK de faire quelques “dérapages” vers l’extrême-droite, afin de rassurer sur le fait que l’on faisait dans le “réel”, qu’on était contre “l’angélisme” (l’ancêtre du politiquement correct). Je ne crois pas que grand monde ait souligné qu’ils participaient au contraire à l’ancrage de fantasmes dans notre quotidien et dans nos représentations. 

Les gens disent que l’équipe nationale française est admirée par tous parce qu’elle est « black-blanc-beur ». En réalité, l’équipe nationale est aujourd’hui « black-black-black », ce qui en fait la risée de toute l’Europe.

Alain Finkielkraut ~ interview a Haaretz, 19 Novembre 2005

Comme tout mouvement de radicalisation, l’ensingement de la politique française comprend ses intellectuels. Enfin “intellectuels”, je mets les guillemets tant les échafaudages douteux produits par Alain Finkielkraut depuis plusieurs décennies sont branlants. Les deux conclusions absolument fausses qui apparaissent après « en réalité » témoignent d’un cerveau tortueux. Ces assertions sont aussi d’une incroyable banalité parce qu’il reprend une argumentation très fréquente de l’extreme-droite française. Clairement, cela l’embête qu’il y ait des Noirs en Équipe de France mais il pourrait le dire franchement, dire que ces gens ne lui ressemblent pas, qu’ils ne devraient pas être Français, mais il ne peut pas s’y porter, c’est le pas de trop.

Il est incapable du geste final, du courage de conclure “qu’ils sont noirs, ils ne sont pas tout a fait français”, ou, en tout cas, “ils sont noirs, ils sont français mais il ne faut pas qu’ils soient trop nombreux” alors, tel un Bakayoko de la philosophie, il se défausse sur le reste de l’Europe. Surtout, que vaut la pensée d’un philosophe pour qui l’équipe de football nationale est le reflet de la santé de la Nation ? On lui parle de l’équipe de Chine de football ?

En science politique, on parle de la fenêtre d’Overton, ou fenêtre des discours pour parler du “spectre des idées, opinions ou pratiques considérées comme acceptables ou non par l’opinion publique” à un moment donné. Cet outil permet de comprendre comment une nouvelle idée (qui peut être plus libertaire ou plus autoritaire) devient progressivement acceptable et acceptée de tous. Comment elle devient une nouvelle norme.  Ce qui était à la marge devient omniprésent. 

Il n’y pas de meilleur personnification de cette progression que la carrière d’Éric Zemmour. De conservateur de droite pseudo-républicain, il est devenu au fur et à mesure un obsédé de la question migratoire rattachée à la question de l’identité nationale. Ce faisant, il est passé de simple journaliste du Figaro à co-animateur de talk show à heure de grande écoute, à vendeur de livres best-sellers, à invité-star de quasiment toutes les chaînes d’information françaises. Et ce qui est fascinant avec cet ensingement, c’est que plus il devient plus outrancièr plus il progresse dans l’opinion. Peu importe si pour le coup son auteur a été condamné pour incitation à la haine raciale.

“Il ne faut pas céder à l’intimidation des partis décoloniaux, des réunions de « racisés » et autres manifestations de déconstruction du modèle républicain.”

Chevènement, Le Point, 2020

Dans une interview donnée récemment au Point, Jean-Pierre Chevènement parle des menaces qui pèsent sur la République : “le mouvement indigéniste et décolonial”, forcément, les écologistes, aussi, mais ce qui est frappant, c’est qu’à aucun moment il ne pointe l’extrême-droite ou le racisme, ne parlons même pas de “racisme d’État” qu’il nie entièrement au sujet des violences policières. 

À aucun moment, il ne les posent comme des problématiques à résoudre. Non, ce qui compte c’est de ne pas céder aux “intimidations des partis décoloniaux” : ceux qui menacent de la diviser, ceux qui font peur (comment ?), sont ceux qui se battent pour plus de droits dans une République qui n’est pas blanche comme une colombe. Rappelez-vous, l’immigré et le citoyen de couleur sont responsables du racisme par leur présence, alors imaginez s’ils parlent ou font des objections aux grands mythes républicains !

L’interview se finit par une drôle de conclusion, alors qu’il parle de Kad Mérad (!), présenté comme une figure grand public à l’instar d’un François Mitterand (!), Chevénement conclut par “la génération qui a sucé le lait de SOS Racisme n’est pas allée loin en politique.” Jamais il ne questionne le fait que la question anti-raciste ait été récupéré, marginalisé puis vidé de son essence par le PS lui-même. Que tout a été fait finalement, pour que la question du racisme en France, soit une question interpersonnelle et de bonnes manières, mais qu’en terme structurel, elle reste la faute des immigrés et des citoyens non-blancs, qui doivent avant tout rester à leur place. 

Alors, j’entends un « tant mieux ! » dans cette conclusion de Chevénement. Mais je trahis peut-être la pensée du vieux singe.

Mais tout cela ne serait pas intéressant si on s’arrêtait aux discours. Il ne s’agit pas de les policer, mais de comprendre en quoi ils se traduisent. Au fur et à mesure que la singerie et les discours discriminatoires qu’elle portait s’est normalisée, elle est devenue pratique, politique publique, plateforme politique. Et à ce jeu, malgré de nombreux imitateurs, la mutation finale, le boss du game, le Donkey Kong de la singerie raciste reste Nicolas Sarkozy.

* Cette utilisation des noms des peuples des colonies pour décrire des criminels n’est pas réservé au français. On le retrouve aussi en Anglais avec le mot thug, qui décrit en hindi une sorte de collectif de voleurs de grand chemin et est devenu en langue anglaise et aux Etats-Unis un mot codé pour dire “ni**a”. Le mot thug est souvent utilisé de manière codée par les pouvoirs publics ou certains commentateurs politiques lors d’émeutes raciales aux États-Unis. Évidemment, Tupac, ce génie, s’est réapproprié le terme. #ThugLife

Le Singe est une série
Premier épisode ici
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Notre conclusion