Dans le veld préhistorique africain, ces vastes prairies couvertes d’arbres et d’arbustes, une bande d’hominidés, ces grands singes ancêtres de l’homme, traîne dans les carcasses d’animaux qu’ils ont dévorés. Manifestement, ils crèvent la dalle et se retrouvent tellement démunis qu’ils grattent désespérément le sol à la recherche de quelque chose à grailler. C’est un peu comme se retrouver avec frigo et placards vides à minuit. On erre dans sa chambre, frénétiquement, on ne sait pas quoi faire. On va faire un tour dehors, désespéré, à la recherche d’un kebab, d’une pizzeria, d’une épicerie de nuit. Quelque chose. Rien. Même pas d’Uber Eats ou de Deliveroo à l’horizon. De toute façon, t’as pas l’argent. C’est un moment d’angoisse incroyable, existentielle.
L’un d’entre eux s’attarde un peu dans les restes de carcasses d’animaux séchés, probablement en train de gratter deux trois vers pas encore dévorés par les copains. Subitement, une inspiration lui vient. Il prend un os, probablement le fémur d’un animal tellement il est gros, et commence à l’entrechoquer sur les autres. Il y va doucement, le choc de l’os contre d’autres os fait d’abord de la musique. Puis il y va plus fort, un os vole sous l’impact, un second, un troisième, il augmente l’amplitude de son geste, passe le bras au-dessus de sa tête, et chaque impact brise plus fort, jusqu’à en fracasser le crâne desséché de l’animal. Il y prend du plaisir, c’est quelque part libérateur. C’est le génie de la découverte, c’est le génie de la violence. L’Homme vient de découvrir son premier outil.
Et le premier usage qu’il en fera sera d’aller casser la gueule à d’autres hominidés.
Au tournant de notre millénaire, Nicolas Sarkozy connaît sa traversée du veld. Lui, le jeune prodige à qui tout était promis, maire d’une ville de plus de 50 000 habitants à 28 ans, Ministre du Budget à 38 ans, est devenu un mal-aimé. Mal-aimé, haï, détesté de ses anciens mentors qu’il a successivement trahis et notamment de Jacques Chirac qui a gagné la présidentielle de 1995 malgré lui. De son parti, où il n’a jamais vraiment les rênes, et où il est fréquemment conspué. Du peuple aussi, qui lui met rouste électorale après rouste électorale notamment lors des élections européennes de 1999. Nicolas Sarkozy est littéralement dépeint comme une tête à claque par les Guignols de l’Info. *
Lorsqu’il revient dans les rangs pour la présidentielle de 2002, Nicolas se fait moderne. Ministre de l’Intérieur, il est l’avocat de la discrimination positive, de “l’Islam de France” par la création du Conseil français du culte musulman, il est même contre la loi interdisant le port du foulard à l’école même s’il doit la porter forcé et contraint par Villepin et Chirac. Mais ça ne marche pas longtemps, ou plutôt ça ne marche pas vraiment. Car Sarkozy croit qu’il suffit d’organiser les « Français de l’immigration” en différentes structures basées sur les apparences ethniques, de leur donner quelques faveurs, mais de garder le contrôle, et qu’en retour ceux-ci voteraient pour lui d’un seul bloc. C’est du SOS Racisme de droite en quelques sorte.
Reconnaître les gens pour ce qu’ils sont, des êtres humains, des citoyens avec des convictions, des valeurs, l’envie d’être reconnus au mérite, aux compétences, pas juste des ambitions et l’envie d’être sur la photo pour donner une patine de diversité est au-delà de ses forces. C’est beaucoup trop dur. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est de faire le singe, et il passe très vite de la petite musique au matraquage.
Dès 2003, Sarkozy met fin à la police de proximité en déclarant : “la police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des délinquants, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux”. Cette politique de proximité, qui pouvait être encore vu comme une ambivalence de la vision de la police en France (répression et prévention) ne laisse plus la place qu’à l’axe répressif. Tout cela sans répondre aux besoins sociaux des espaces les plus marginaux, les politiques de la ville ayant été abandonnées et discréditées depuis le début des années 1990.
Il ne reste alors plus que les confrontations qui feront de l’année 2005 un moment charnière de la vie politique française. Émeutes à la Goutte d’Or, quand un jeune homme, soupçonné de revendre du crack, subit une blessure grave par balle. Émeutes à Aubervilliers, après qu’un jeune homme se tue en essayant de fuir la Brigade anti-criminalité (BAC). Émeutes à Vaulx-en-Velin, après qu’un jeune homme se blesse en essayant de fuir la BAC. On soupçonne pléthore d’événements non reportés. Tout comme aux États-Unis d’où sont importés les discours mais aussi les politiques “guerre contre la drogue”, “broken window”, “zéro tolérance”, la question de la violence policière systémique n’est pas encore posée dans l’opinion française. Encore moins le fait qu’elle s’attelle essentiellement sur un groupe particulier de la population : ceux issus de l’immigration. Pas les Portugais : les Noirs et les Arabes.
Le 27 Octobre 2005, une bande d’ados revient d’un match de football et se fait chasser par la police appelée pour une infraction avec laquelle ils n’avaient rien à voir. Motivés par la peur, peur des humiliations gratuites, peur des punitions parentales car ils seront coupables d’avoir été arrêté même innocents, peur de la violence physique inévitable quand le rapport est entre “agents de la civilisation” et “sauvageons mal greffés”, ils fuient. Deux d’entre eux, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur électrique. L’audio d’un policier montrant que les forces de police savaient qu’ils s’y cachaient, et savaient que c’était dangereux, ne débouchera sur une aucune condamnation. Le boulot des forces de police, c’est d’arrêter les délinquants, pas de faire les travailleurs sociaux… ou de protéger de jeunes citoyens en danger de mort ?
Nicolas Sarkozy nie toute responsabilité de la police, il entretient même un soupçon de délinquance : il y aurait eu cambriolage, la police est intervenue, les jeunes ont fui. Pendant trois semaines, la France connaît des émeutes dans toutes ses cités sensibles, sur tout son territoire. Un état d’urgence sera mis en place pendant six mois par le gouvernement. Chirac déclarera qu’il faut “il faut renforcer la lutte contre l’immigration irrégulière et les trafics qu’elle génère”. Les émeutiers sont décrits comme ”nihilistes”, “primitifs”, n’ayant rien à dire ou revendiquer, comme les gentils étudiants anti-CPE. 2005 c’est l’année de “black-black-black”(Finkielkraut), du manifeste contre les “ratonnades anti-blanc”** signé par Finkielkraut (toujours) et des personnalités de gauche comme Jacques Julliard du Nouvel Obs ou Bernard Kouchner.
La popularité de Nicolas Sarkozy monte de 11% dans les sondages après les émeutes. Il est l’homme politique préféré des Français. Le génie de la violence, le génie de sa découverte. En 2007, Sarkozy devient président en faisant de l’identité nationale sa plateforme politique sous le conseil de Patrick Buisson, militant et journaliste d’extrême-droite. Houhouhou. Il crée un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Hahaha ! Un événement du ministère avec des ministres européens sur le thème de l’intégration est organisé. À Vichy. Houhouhou ! À Dakar, dans un discours génial signé Henri Guaino, il explique que “l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire”. Houhou houhou ! En 2010, il propose la déchéance de nationalité pour les délinquants d’origine étrangère. Hiaaaaaaaa !
Mais ce succès ne dure qu’un temps. Sarkozy n’est pas réélu. Le bling-bling, les affaires, graves, nombreuses, très nombreuses, qui, mises en parallèle, indique peut-être que cet homme, membre de l’élite, manie la xénophobie et le racisme pour mieux se remplir les poches. Les siennes et celles deses proches. Sarkozy s’est effacé un peu dans l’opprobre générale, non sans faire quelques héritiers à gauche comme à droite. On pense à Manuel Valls.
Ce dernier dérapage interroge tout de même. Car Sarkozy est actuellement administrateur de plusieurs groupes internationaux avec des équipes multi-ethniques. Que cela nous dit-il sur les principes véhiculés par ces groupes ? Les valeurs énoncées dans les Codes de déontologie ou Valeurs de ces groupes sont-elles purement de l’habillement de vitrine ? Si Sarkozy se sent autorisé de faire ses petites blagues vaguement racistes sur un plateau télé qu’en est-il en dans les réunions de board ? Cela influe-t-il sur les pratiques internes de ces groupes ? Dans le recrutement par exemple ? Et puis, en plus des Nègres, des musulmans d’apparence, des Auvergnats, Sarkozy fait-il aussi des blagues sur les Chinois ? Les Indiens ? Enfin, tout cela, je ne le sais pas, je questionne. Mais si je travaillais à Accor par exemple, présent sur tout les continents, dans l’industrie de l’hospitalité, je me sentirais quelque peu gêné d’avoir Nicolas Sarkozy comme représentant de mon entreprise. Il est tout l’inverse de ces valeurs.
Cette apparition de Sarkozy ne se fait pas dans le vide. Elle se fait dans un contexte où, après avoir triangulé la gauche en 2017 avec une campagne que je qualifie d’Obama light, Emmanuel Macron veut empiéter sur la droite française. Et donc utiliser ses ressorts pour vider son électorat. Politiquement, pour son maintien du pouvoir, c’est probablement très fin. C’est aussi hyper cynique. Et comme Mitterrand, Chirac et Hollande avant lui, il se fera un passeur et un normalisateur des idées de l’extrême droite française. Il sera peut-être le dernier avant que la République, cette éternelle blanche colombe, soit totalement salie. Malgré elle.
Cette violence, qui n’est pas que symbolique, qu’assènent tous ces hommes et femmes politiques et médiatiques depuis quarante ans s’attaque au corps-même de la Nation et de la République dont ils prétendent défendre les valeurs. C’est une violence qui casse, qui fracture, qui brise, qui sépare. Ha ! Elle sépare ceux qui peuvent porter les coups, et ceux qui ne le peuvent pas. La France d’en haut, et toutes les France d’en bas.
J’espère, en tout cas , avoir pu rassurer notre cher ex-président sur le fait que l’on pouvait toujours dire “singe”. Et “nègre” d’ailleurs. Pour le premier, je suis même pour en généraliser l’usage. Personne ne comprend vraiment cette référence à l’appeau à chien, c’est obscur la chasse à courre, un peu démodé, oh so british, alors que faire le singe… Avez-vous déjà entendu parler des cris de singe émis par les supporters racistes envers les joueurs noirs dans les matchs de football ? C’est un peu la version moins sophistiquée de l’interview de Nicolas Sarkozy sur “Quotidien”. Elle établit un fait en tout cas : quand un raciste veut manifester son racisme, il fait le singe, c’est son signe distinctif.
Bref, tout ça pour dire que, hier soir, Nicolas Sarkozy a encore fait le singe. Et oui Nico, j’peux enfin t’le dire.
* On ne retrouve plus ces vidéos. Surprenant.
** La perversité du terme est impressionnante. Le terme ratonnades vient de ratons, terme raciste de l’argot français décrivant les Arabes et les Maghrébins. Une ratonnade c’est des meurtres, des viols, de la torture contre des personnes d’une certaine origine. Exemple : le massacre des Algériens à Paris du 17 au 18 Octobre 1961 a été qualifié de ratonnade. Comme le Javel utilisé pour torturer les Algériens à l’époque, Finkie lave l’horreur plus blanc que blanc.
Si vous voulez bien tout relire :
Le début c’est ici !
La milieu c’est par là !
Le deuxième milieu ici !

